18 novembre 2009

Muse, Bercy, 17/11/2009



Près de trois ans plus tard, revoilà Muse à Bercy, avec un nouvel album qui cartonne une fois de plus sévèrement en France (double platine en deux mois !). Leur dernier gros concert parisien (pas vu pour ma part) datait de la fin de la tournée de Black Holes & Revelations, en juin 2007 au Parc des Princes, avec un certain groupe écossais en première partie : Biffy Clyro.

Ces derniers ouvrent à nouveau pour Muse à Bercy, et c'est une très bonne surprise. Le groupe existe depuis 1998 et a sorti 5 albums, et il est bien connu au Royaume-Uni (plusieurs singles dans le top 10), mais confidentiel encore en France, malgré d'autres premières parties comme celle de Linkin Park en 2008 (à Bercy, déjà). Pourquoi n'ai-je pas découvert ce groupe auparavant ? C'est incompréhensible, car c'est le groupe préféré de Mike Vennart, le leader d'Oceansize, qui a même tourné avec eux ! Oceansize étant eux-mêmes en tournée en ce moment, c'est bien au power trio auquel nous avons droit ce soir, et quel power trio ! Les minettes venues voir Muse ont pris en pleine poire une intensité post-punk rappelant celle de ...And You Will Know Us By The Trail Of Dead.

Le groupe est clairement à classer dans l'emo, ce genre au confluent de plusieurs influences, qui ne donne jamais une image très précise de quoi on parle : un croisement de punk, d'hardcore, de rock et de pop, mais avec des éléments de progressif. Chez Biffy Clyro, ces derniers sont plus fortement présents que la moyenne, et rappellent irrésistiblement Rush. On trouve de nombreux signatures rythmiques aux mesures impaires, subtilités finement incorporées dans des compositions par ailleurs assez directes. En outre, les trois Ecossais savent tous chanter, ce qui produit des chœurs puissants et des lignes de chant partagées, ce qui est à mon sens un des gros points forts du groupe.

Biffy Clyro a donc fait souffler sur Bercy une énergie décoiffante, avec une brochette de titres majoritairement issus du nouvel album Only Revolutions : The Captain, That Golden Rule (la plus prog), Bubbles (très Kings Of Leon), ou encore le single Mountains, leur plus gros carton au Royaume-Uni. Merci à Muse de leur offrir encore une telle tribune ; c'est également assez osé de leur part car avec la même sono, Biffy Clyro n'aurait pas eu grand-chose à leur envier en terme d'impact.

Quant à Muse, je pourrais pratiquement faire un copier/coller de ce que j'avais écrit sur leur Bercy de 2006. The Resistance ayant creusé un peu plus la veine du space rock de Black Holes & Revelations, la production spectaculaire de cette tournée est à l'avenant : plus dantesque encore, mais heureusement, un peu plus travaillée, ou du moins plus maîtrisée. On est moins dans la débauche pure de lights, la scénographie est un peu plus raffinée, notamment grâce à ce concept des trois colonnes qui s'ouvrent, qui servent à la fois d'écrans, de plateformes et de lights.

Grosse surprise, la scène est circulaire, mais placée au fond de la fosse ; choix bizarre, d'autant que tous les gradins sont accessibles, mais le public n'en est pas informé. Du coup, peu de monde "derrière", et le groupe ne se retourne pas souvent, mais Bellamy joue le jeu et virevolte en prenant soin de regarder et saluer aussi le public assis juste à côté ("derrière") eux. Quant à Dominic Howard, il a une batterie qui pivote à 360° de temps en temps. Je suis allé voir les rappels de ce point de vue, et bien m'en a pris car la sensation est fantastique : on est très près du groupe, on voit ce que eux voient de la scène (c'est très impressionnant), et on a la sensation rare d'être pratiquement sur scène, tout en voyant tout ce qui se passe en coulisses au niveau de la production. De surcroît, la scène circulaire est bien sonorisée à 360°, et le son était bien meilleur "derrière" sans la réverbération due à la taille et la nature de la salle.

La qualité de la production scénique a un revers de la médaille dont je parlais déjà dans mon billet sur Bercy 2006 : "trop minuté, trop rodé". C'est inévitablement le cas cette fois encore, et les puristes regretteront que ce manque de surprise se retrouve dans la setlist, qui - en dehors du nouvel album très favorisé - aligne les singles incontournables du passé. Une petite surprise vient du seul titre de Showbiz, à savoir une version de Cave sans guitare (remplacée par le piano), ce qui lui donne vraiment un feeling différent et fort plaisant. Il serait injuste de ne pas citer également les trois ou quatre interludes instrumentaux, qui proposent tous des tourneries infernales qu'on aimerait voir se retrouver dans de futurs morceaux : on naviguait entre Black Sabbath, Led Zeppelin, et Dream Theater (clin d'œil ?). A part ça, c'est le rouleau compresseur, et on peut être partagé entre le sentiment de trouver tout ça un peu trop pompier, et celui de penser qu'au fond, ça le fait grave quand même. C'est que Muse reste vraiment incontournable sur scène, et comme Queen à leur époque, ils sont toujours juste à la frontière du "too much", mais restent dans le bon goût. Et quelle musique. Quelle musique... !

Setlist:
01. Intro : We Are The Universe
02. Uprising
03. Resistance
04. New Born
05. Map Of The Problematique
06. Supermassive Black Hole
07. MK Ultra
08. Hysteria
09. United States Of Eurasia
10. Cave
11. Guiding Light
12. Undisclosed Desires
13. Starlight
14. Plug In Baby
15. Time Is Running Out
16. Unnatural Selection

Rappel:
17. Exogenesis Symphony Part I : Overture
18. Stockholm Syndrome
19. Knights Of Cydonia

12 novembre 2009

The Flaming Lips, Ancienne Belgique, 09/11/2009



The Flaming Lips de retour en Europe à l'occasion de la sortie de leur 12e album ? Impossible de rater cela, tant leur concert d'avril 2006 au Bataclan reste pour moi un benchmark de l'euphorie que peut provoquer un groupe sur scène. Les Lips ne jouant pas en headlining à Paris sur cette tournée (ils ont fait la première partie de Coldplay au Parc des Princes en septembre), direction Bruxelles pour prendre sa dose de ce groupe addictif.



Si un show des Flaming Lips tient du rituel (bon nombre de gimmicks sont totalement incontournables et relèvent désormais pratiquement du culte), Wayne Coyne reste un des artistes les plus créatifs de la planète. De l'audace, encore et toujours : avec un nouvel album intitulé Embryonic (qui rompt fortement avec l'orientation musicale des trois précédents albums), le groupe se paye le culot d'illustrer ce titre en arrivant sur scène par l'irruption littérale hors d'une matrice féminine projetée sur leur écran géant. Wayne en profite pour s'enfermer dans sa bulle en plastique géante qui se gonfle sous nos yeux, et c'est parti pour une introduction instrumentale pendant laquelle Wayne vient dire bonjour au public en lui surfant dessus. Effet garanti !



Une fois Wayne revenu sur scène, les Lips placent tout de suite la barre très haut en attaquant par le classique et énergique Race For The Prize, et déclenchent immédiatement l'euphorie avec les machines à confettis, et à serpentins, des dizaines de ballons géants, et l'ambiance inénarrable régnant sur scène avec les fans déguisés de chaque côté de la scène. Le concert est commencé depuis quelques minutes, et c'est déjà totalement surréaliste !



Néanmoins, les Lips, ce n'est pas le cirque ; si les concerts du groupe sont unanimement salués par la critique et par le public dans le monde entier, c'est bien parce qu'à la base, les Lips œuvrent dans un rock indé aux arrangements complexes et psychédéliques, et aux paroles parfois délirantes mais souvent graves. Wayne Coyne sait mieux que quiconque comment faire passer aux spectateurs un moment inoubliable tout en sachant faire passer l'émotion et des messages, avec subtilité, au bon moment. Les nombreuses idées de mise en scène ne sont qu'une façon de rendre le public hyper réceptif et totalement en phase avec leur musique de grande qualité. C'est probablement ce qui explique l'effet euphorisant et parfois hypnotique d'un concert des Lips.

Embryonic, le nouvel album, prend d'ailleurs tout son sens sur scène. Expérimental, l'album l'est assurément, et peut se révéler difficile d'accès au néophyte. Néanmoins, sur scène, c'est grandiose, et on en vient presque à regretter qu'ils n'en jouent que cinq titres (et encore, I Can Be A Frog fut improvisée, un spectateur ayant crié ce titre pour l'obtenir !). Il est remarquable de constater que malgré leurs arrangements complexes sur disque, les chansons des Lips ne perdent aucunement de leur force sur scène (et sans aucune utilisation de samples !), preuve de la qualité intrinsèque de leurs mélodies.



On peut nourrir un seul regret, c'est la durée d'1h40 "seulement" du concert, mais mieux vaut finalement un concert d'une telle intensité et sans aucun temps mort que prendre le risque d'une dilution sur une durée plus longue. Il faudrait néanmoins que le groupe tourne plus souvent en Europe afin de pouvoir reprendre sa dose sans avoir à attendre plus de trois ans !

Setlist:
Intro (Spaceball)
Race For The Prize
Silver Trembling Hands
The Yeah Yeah Yeah Song
Fight Test
Convinced Of The Hex
Evil
I Can Be a Frog
See the Leaves
Yoshimi Battles the Pink Robots
Pompeii Am Götterdämmerung
The W.A.N.D.
She Don't Use Jelly

Rappel:
Do You Realize??

11 novembre 2009

The Box



"Son tout premier long métrage, Donnie Darko, a acquis avec les années le statut privilégié de film culte. Son second, Southland Tales, divisait davantage la critique mais confirmait que nous étions face à une personnalité de réalisateur hors normes. Avec The Box, Richard Kelly quitte les tourments adolescents mais confirme plus que jamais son refus d'entrer dans le moule hollywoodien. L'histoire s'inspire de la nouvelle Le Jeu du Bouton de Richard Matheson, un récit bref et minimaliste écrit par l'auteur en 1970 et qui avait déjà fait l'objet d'un épisode de La Quatrième Dimension en 1986. S'essayant pour la première fois à adapter l'histoire d'un autre, Richard Kelly l'extrapole pour en tirer une fable émouvante et apocalyptique portant plus que jamais sa marque, et signe par là même son film le plus adulte.

Virginie, 1976. Quelques années après les premiers pas de l'homme sur la Lune, l'être humain a les yeux tournés vers le ciel, rêve de conquête de l'espace et ambitionne de percer les mystères de la planète Mars, tandis que la littérature de science-fiction se penche sur les problèmes de nos sociétés. Un contexte qui participe pleinement à conférer à The Box une tonalité métaphysique alors même que l'histoire nous plonge d'emblée dans le quotidien banal de ses deux personnages principaux, Norma (Cameron Diaz) et Arthur Lewis (James Marsden), dont l'écriture s'inspire tout à la fois des personnages de la nouvelle et des propres parents du cinéaste (son père a effectivement travaillé pour la NASA sur un projet d'exploration de la planète rouge).

Si le film conserve le principe de la nouvelle d'origine, à savoir l'apparition dans la vie du couple d'une boîte au pouvoir effrayant, celui de procurer un million de dollars en échange de la vie d'un inconnu, l'adaptation à proprement parler ne fait l'objet que d'un premier acte. Dans les deux qui suivent, Richard Kelly se réapproprie le matériau d'origine pour en creuser le sens, révèle les richesses du récit énigmatique de Matheson à travers le prisme de ses thématiques personnelles. The Box installe un véritable mystère qui ne dévoile ses cartes qu'au compte-gouttes, distillant d'abord quelques fausses notes dans le quotidien des Lewis pour glisser vers la science-fiction pure et évoluer vers une émouvante quête de rédemption
".

Jusque là, je n'aurais pas eu un seul mot à changer à la critique du film parue sur FilmsActu.com. Seulement, c'est bien ce glissement du scénario vers la science-fiction que j'ai personnellement fortement regretté, le talent de Kelly pouvant totalement s'affranchir de ce type de recours.

En effet, en convoquant des explications de genre, Kelly efface considérablement le charme et la fascination du mystère et des non-dits installés dans la première heure du film. On perd alors évidemment beaucoup de poésie ou de surréalisme, alors qu'il y réussit des scènes d'une puissance proche de Lynch, voire de Kubrick.

Néanmoins cette adaptation de la nouvelle de Matheson confirme que Kelly est vraiment un metteur en scène atypique, et foncièrement doué, si bien qu'on ne s'ennuie guère. Dès les premiers plans, on comprend qu'on est face à un travail d'orfèvre d'un niveau vraiment rarissime. Il y a même de quoi être surpris de ce qu'il a réussi à obtenir d'une actrice plutôt fade comme Cameron Diaz, qui apporte ici gravité et émotion.

Richard Kelly devrait peut-être laisser l'écriture de ses scénarios à un autre. Ici, The Box ouvre des perspectives relativement vertigineuses, mais inabouties, et c'est fortement fustrant. En attendant son prochain film, on reverra encore et toujours Donnie Darko, œuvre jalon des années 2000, toujours au top 250 d'IMDb.

8/10

27 octobre 2009

Le Ruban blanc



"Un film c’est un mensonge 24 images par seconde, au service de la vérité. (…)
Un film est une construction artificielle. Il prétend reconstruire la réalité mais il ne le fait pas, c’est une forme de manipulation. C’est un mensonge qui peut révéler la réalité. Mais un film qui n’est pas une œuvre d’art est juste complice du processus de manipulation. (…) Tous mes films constituent une réaction contre le cinéma dominant. Toute forme d’art sérieuse considère le spectateur comme le partenaire d’un contrat. En fait, c’est l’un des postulats de la pensée humaniste.
Au cinéma, cet aspect, qui devrait être une évidence, a été oublié et remplacé par une accentuation des enjeux commerciaux du medium.

Michael Haneke, 2005.

C'est par cette citation que commence le bel essai
Entre le brûlant et le glacial, Le cinéma de Michael Haneke de Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque, consacré au professeur de philosophie et metteur en scène autrichien, à l'occasion du cycle qui lui est consacré en octobre et novembre. Une opportunité rare de découvrir, outre ses longs-métrages sortis au cinéma, ses films réalisés pour les télévisions autrichienne et allemandes.

Comme l'écrit justement Toubiana, "Michael Haneke est l'auteur d'une œuvre à la fois conceptuelle et morale, qui jette un regard très personnel sur le monde contemporain. Les sociétés occidentales ont-elles réussi à éradiquer toute barbarie, ou celle-ci n'a-t-elle pas simplement changé de forme ?" C'est en effet la question que pose la plupart de ses films, qui ont en commun de mettre le spectateur dans une situation d'inconfort, brisant ses attentes traditionnelles et sa manière de percevoir une œuvre cinématographique. Voulant également provoquer chez lui des réactions vives (il compare l'effet de ses films à celui d'une gifle inopinée : ça fait mal, on réagit, et souvent négativement), Haneke tente d'interroger son spectateur sur sa responsabilité de témoin complice face aux scènes exposées, lui assénant des questions d'ordre social, politique, culturel ou moral - sans jamais apporter de réponses, ce que beaucoup de spectateurs détestent, habitués à ce qu'un film ne laisse aucune ambiguïté en sortant de la salle.

Das Weiße Band - Eine deutsche Kindergeschichte (dommage que le sous-titre n'ait pas été conservé dans la traduction, il a son importance), son dixième long-métrage, ne déroge guère à cette règle. Pourtant, c'est avec celui-ci que Haneke a décroché la récompense suprême. Et après avoir visionné cette nouvelle œuvre, tout doute peut disparaître : Haneke n'a pas volé cette Palme d'or. Loin de là. Même si Un Prophète reste indéniablement un très grand film, Haneke possède une maîtrise supplémentaire de son art, maîtrise qui confine parfois à la leçon et qui peut être fort agaçante, surtout pour les critiques. La polémique du copinage éventuel avec Isabelle Huppert, présidente du Jury, est désormais risible au vu de la qualité du Ruban blanc. Non seulement un président de jury ne décide pas seul des prix, mais il faut aussi une bonne dose de mauvaise foi pour mettre en doute la valeur artistique d'un film cette trempe, même si on n'adhère pas forcément à sa démarche.

A bien y regarder, il était pratiquement inéluctable que Haneke finisse par obtenir cette palme suprême. Son premier long métrage, Le Septième continent, a été présenté à Cannes en 1989, non pas en sélection officielle, mais à la Quinzaine des Réalisateurs, fameuse section parallèle. Grâce à Funny Games, il intègre la compétition officielle en 1997. L'ascension continue avec La Pianiste, qui décroche en 2001 le Grand Prix et le double prix d'interprétation (pour Benoît Magimel et Isabelle Huppert). En 2005, Caché décroche le prix de la mise en scène, et déjà, selon certaines rumeurs, une partie du jury aurait souhaité lui attribuer la palme d'or. Le Ruban blanc n'est pas vraiment meilleur, ni moins bon, que La Pianiste ou Caché, d'ailleurs. Haneke aurait tout à fait pu décrocher la palme d'or avant avec ces deux films, qui ont obtenu tout de même les plus beaux lots de consolation. Questions de circonstances, c'est tout.

On avait quitté Haneke en 2008 avec son propre remake de Funny Games, sobrement intitulé Funny Games U.S. Malgré sa perfection, il est fort intéressant de voir Haneke s'attaquer à un film comme Le Ruban blanc, et ce à plusieurs égards : il s'agit pour lui de son premier film situé en dehors de l'action contemporaine (et donc premier film en costumes), et c'est sa première utilisation du noir et blanc.

Concernant l'époque, c'est évidemment une grande innovation pour Haneke, qui a toujours axé sa réflexion sur la représentation de la violence, mais telle qu'elle est devenue un produit de consommation de nos jours. J'étais donc très curieux de voir ce qu'il pourrait dire sur le sujet dans le cadre d'un village protestant de l'Allemagne du Nord à la veille de la première guerre mondiale. Le résultat est peut-être moins terrifiant que ses films précédents, mais pas moins fascinant : Haneke épingle avec sa précision chirurgicale les racines du mal absolu, à savoir les germes du nazisme, qui triomphera une vingtaine d'années plus tard. Néanmoins, sa démonstration reste valable pour toute forme de terrorisme : inculquer des valeurs érigées en absolu mène à l'intolérance et à la punition de ceux qui ne partagent pas ces valeurs. Rien que de très actuel hélas.

Quant au choix du noir et blanc, c'est une satisfaction immense de voir Haneke enfin se préoccuper de la qualité d'image avec le même soin manqiaque qu'un Stanley Kubrick ou un Terrence Malick. C'est probablement la seule pièce qui lui manquait pour élever la forme au niveau du fond. C'est fait ! Son directeur habituel de la photo, Christian Berger, inventeur de son propre système d'éclairage, a produit un résultat qui restera probablement dans les annales de photographie au cinéma. Sans rentrer dans trop de détails, il faut savoir que Le Ruban blanc a bien été tourné sur pellicule couleur, pas en numérique, mais que son rendu extraordinaire en terme de maîtrise des nuances de gris et de contraste est dû à un transfert et étalonnage numériques en noir et blanc. Comme l'explique Christian Berger dans cette passionnante interview, il aurait été impossible d'obtenir un tel résultat avec de la pellicule noir et blanc (palette de gris pas assez grande), et impossible aussi avec en tournage directement en numérique (l'image aurait été trop bruitée, Haneke aimant tourner en conditions d'éclairage les plus naturelles possibles). On a affaire à ce que peut produire un savant mélange de la technique classique et moderne (pellicule et numérique), élevant le débat un cran au-dessus de la traditionnelle opposition de l'un et de l'autre.

Il convient néanmoins de voir - si possible - le film tel qu'il a été conçu, c'est-à-dire en projection numérique. Le piqué est redoutable, l'expérience est mémorable. Bien entendu, toutes les salles de n'étant pas encore équipées de projecteurs numériques, une version pellicule a été supervisée directement par Christian Berger et Michael Haneke. Il y a néanmoins sur Paris assez de salles le projetant en numérique pour avoir une idée de ce qu'ont pu découvrir les spectateurs à Cannes.

Il y aurait beaucoup à dire sur Le Ruban blanc, mais après avoir autant parlé d'Haneke lui-même, un dernier mot sur les acteurs. Il est encore une fois salutaire qu'ils ne soient pas connus du public (hormis quelques exceptions pour les amateurs d'Haneke). Les "gueules" trouvées, marquantes, qu'elles soient les visages d'ange des enfants ou celles burinées des paysans, sont le fruit d'un casting harassant. Six mois avant de mettre le film en production, Haneke et son directeur du casting ont vu plus de 7000 enfants, pour trouver des visages à l’ancienne. Par ailleurs, les paysans en Allemagne travaillent de nos jours avec des tracteurs climatisés, ils ne sont pas différents des gens des villes. Haneke a donc fait venir de Roumanie des paysans avec des visages marqués. Bienvenue dans un monde rare, celui de Michael Haneke, cinéaste de la perfection.

10/10

25 octobre 2009

Sin Nombre



Un premier film sud-américain avec des prix hauts de gamme glanés à Sundance et Deauville, un producteur exécutif nommé Gael García Bernal, une revue de presse très favorable... il n'en fallait pas plus pour avoir envie de découvrir Sin Nombre. Je déconseille néanmoins fortement de lire le synopsis qui donne hélas des indications qu'il est préférable de se réserver pour la découverte de long-métrage.

Le réalisateur de 32 ans, Cary Fukunaga (né de père japonais et de mère suédoise) est un talent indéniablement à suivre, car le film impressionne de maturité et de savoir-faire de réalisation (certaines scènes sur le train sont saisissantes). Le seul gros problème de son premier film est vouloir explorer trop de pistes à la fois (gang, immigration, histoire d'amour, de vengeance...), et aucune n'est totalement convaincante sur le plan du scénario. Il n'a pas (encore ?) le talent d'un Fernando Mereilles par exemple qui lui avait réussi un équilibre époustouflant avec son premier film Cidade de Deus (La Cité de Dieu).

Dans le style histoire d'immigrés clandestins à la force dramaturgique intense, on reverra plutôt Maria, pleine de grâce (2004), dont on attend toujours des nouvelles du réalisateur Joshua Marston, pour qui la seule actualité cinéma est sa participation à New York I Love You, déclinaison US du Paris je t'aime.

6/10