27 octobre 2009

Le Ruban blanc



"Un film c’est un mensonge 24 images par seconde, au service de la vérité. (…)
Un film est une construction artificielle. Il prétend reconstruire la réalité mais il ne le fait pas, c’est une forme de manipulation. C’est un mensonge qui peut révéler la réalité. Mais un film qui n’est pas une œuvre d’art est juste complice du processus de manipulation. (…) Tous mes films constituent une réaction contre le cinéma dominant. Toute forme d’art sérieuse considère le spectateur comme le partenaire d’un contrat. En fait, c’est l’un des postulats de la pensée humaniste.
Au cinéma, cet aspect, qui devrait être une évidence, a été oublié et remplacé par une accentuation des enjeux commerciaux du medium.

Michael Haneke, 2005.

C'est par cette citation que commence le bel essai
Entre le brûlant et le glacial, Le cinéma de Michael Haneke de Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque, consacré au professeur de philosophie et metteur en scène autrichien, à l'occasion du cycle qui lui est consacré en octobre et novembre. Une opportunité rare de découvrir, outre ses longs-métrages sortis au cinéma, ses films réalisés pour les télévisions autrichienne et allemandes.

Comme l'écrit justement Toubiana, "Michael Haneke est l'auteur d'une œuvre à la fois conceptuelle et morale, qui jette un regard très personnel sur le monde contemporain. Les sociétés occidentales ont-elles réussi à éradiquer toute barbarie, ou celle-ci n'a-t-elle pas simplement changé de forme ?" C'est en effet la question que pose la plupart de ses films, qui ont en commun de mettre le spectateur dans une situation d'inconfort, brisant ses attentes traditionnelles et sa manière de percevoir une œuvre cinématographique. Voulant également provoquer chez lui des réactions vives (il compare l'effet de ses films à celui d'une gifle inopinée : ça fait mal, on réagit, et souvent négativement), Haneke tente d'interroger son spectateur sur sa responsabilité de témoin complice face aux scènes exposées, lui assénant des questions d'ordre social, politique, culturel ou moral - sans jamais apporter de réponses, ce que beaucoup de spectateurs détestent, habitués à ce qu'un film ne laisse aucune ambiguïté en sortant de la salle.

Das Weiße Band - Eine deutsche Kindergeschichte (dommage que le sous-titre n'ait pas été conservé dans la traduction, il a son importance), son dixième long-métrage, ne déroge guère à cette règle. Pourtant, c'est avec celui-ci que Haneke a décroché la récompense suprême. Et après avoir visionné cette nouvelle œuvre, tout doute peut disparaître : Haneke n'a pas volé cette Palme d'or. Loin de là. Même si Un Prophète reste indéniablement un très grand film, Haneke possède une maîtrise supplémentaire de son art, maîtrise qui confine parfois à la leçon et qui peut être fort agaçante, surtout pour les critiques. La polémique du copinage éventuel avec Isabelle Huppert, présidente du Jury, est désormais risible au vu de la qualité du Ruban blanc. Non seulement un président de jury ne décide pas seul des prix, mais il faut aussi une bonne dose de mauvaise foi pour mettre en doute la valeur artistique d'un film cette trempe, même si on n'adhère pas forcément à sa démarche.

A bien y regarder, il était pratiquement inéluctable que Haneke finisse par obtenir cette palme suprême. Son premier long métrage, Le Septième continent, a été présenté à Cannes en 1989, non pas en sélection officielle, mais à la Quinzaine des Réalisateurs, fameuse section parallèle. Grâce à Funny Games, il intègre la compétition officielle en 1997. L'ascension continue avec La Pianiste, qui décroche en 2001 le Grand Prix et le double prix d'interprétation (pour Benoît Magimel et Isabelle Huppert). En 2005, Caché décroche le prix de la mise en scène, et déjà, selon certaines rumeurs, une partie du jury aurait souhaité lui attribuer la palme d'or. Le Ruban blanc n'est pas vraiment meilleur, ni moins bon, que La Pianiste ou Caché, d'ailleurs. Haneke aurait tout à fait pu décrocher la palme d'or avant avec ces deux films, qui ont obtenu tout de même les plus beaux lots de consolation. Questions de circonstances, c'est tout.

On avait quitté Haneke en 2008 avec son propre remake de Funny Games, sobrement intitulé Funny Games U.S. Malgré sa perfection, il est fort intéressant de voir Haneke s'attaquer à un film comme Le Ruban blanc, et ce à plusieurs égards : il s'agit pour lui de son premier film situé en dehors de l'action contemporaine (et donc premier film en costumes), et c'est sa première utilisation du noir et blanc.

Concernant l'époque, c'est évidemment une grande innovation pour Haneke, qui a toujours axé sa réflexion sur la représentation de la violence, mais telle qu'elle est devenue un produit de consommation de nos jours. J'étais donc très curieux de voir ce qu'il pourrait dire sur le sujet dans le cadre d'un village protestant de l'Allemagne du Nord à la veille de la première guerre mondiale. Le résultat est peut-être moins terrifiant que ses films précédents, mais pas moins fascinant : Haneke épingle avec sa précision chirurgicale les racines du mal absolu, à savoir les germes du nazisme, qui triomphera une vingtaine d'années plus tard. Néanmoins, sa démonstration reste valable pour toute forme de terrorisme : inculquer des valeurs érigées en absolu mène à l'intolérance et à la punition de ceux qui ne partagent pas ces valeurs. Rien que de très actuel hélas.

Quant au choix du noir et blanc, c'est une satisfaction immense de voir Haneke enfin se préoccuper de la qualité d'image avec le même soin manqiaque qu'un Stanley Kubrick ou un Terrence Malick. C'est probablement la seule pièce qui lui manquait pour élever la forme au niveau du fond. C'est fait ! Son directeur habituel de la photo, Christian Berger, inventeur de son propre système d'éclairage, a produit un résultat qui restera probablement dans les annales de photographie au cinéma. Sans rentrer dans trop de détails, il faut savoir que Le Ruban blanc a bien été tourné sur pellicule couleur, pas en numérique, mais que son rendu extraordinaire en terme de maîtrise des nuances de gris et de contraste est dû à un transfert et étalonnage numériques en noir et blanc. Comme l'explique Christian Berger dans cette passionnante interview, il aurait été impossible d'obtenir un tel résultat avec de la pellicule noir et blanc (palette de gris pas assez grande), et impossible aussi avec en tournage directement en numérique (l'image aurait été trop bruitée, Haneke aimant tourner en conditions d'éclairage les plus naturelles possibles). On a affaire à ce que peut produire un savant mélange de la technique classique et moderne (pellicule et numérique), élevant le débat un cran au-dessus de la traditionnelle opposition de l'un et de l'autre.

Il convient néanmoins de voir - si possible - le film tel qu'il a été conçu, c'est-à-dire en projection numérique. Le piqué est redoutable, l'expérience est mémorable. Bien entendu, toutes les salles de n'étant pas encore équipées de projecteurs numériques, une version pellicule a été supervisée directement par Christian Berger et Michael Haneke. Il y a néanmoins sur Paris assez de salles le projetant en numérique pour avoir une idée de ce qu'ont pu découvrir les spectateurs à Cannes.

Il y aurait beaucoup à dire sur Le Ruban blanc, mais après avoir autant parlé d'Haneke lui-même, un dernier mot sur les acteurs. Il est encore une fois salutaire qu'ils ne soient pas connus du public (hormis quelques exceptions pour les amateurs d'Haneke). Les "gueules" trouvées, marquantes, qu'elles soient les visages d'ange des enfants ou celles burinées des paysans, sont le fruit d'un casting harassant. Six mois avant de mettre le film en production, Haneke et son directeur du casting ont vu plus de 7000 enfants, pour trouver des visages à l’ancienne. Par ailleurs, les paysans en Allemagne travaillent de nos jours avec des tracteurs climatisés, ils ne sont pas différents des gens des villes. Haneke a donc fait venir de Roumanie des paysans avec des visages marqués. Bienvenue dans un monde rare, celui de Michael Haneke, cinéaste de la perfection.

10/10

25 octobre 2009

Sin Nombre



Un premier film sud-américain avec des prix hauts de gamme glanés à Sundance et Deauville, un producteur exécutif nommé Gael García Bernal, une revue de presse très favorable... il n'en fallait pas plus pour avoir envie de découvrir Sin Nombre. Je déconseille néanmoins fortement de lire le synopsis qui donne hélas des indications qu'il est préférable de se réserver pour la découverte de long-métrage.

Le réalisateur de 32 ans, Cary Fukunaga (né de père japonais et de mère suédoise) est un talent indéniablement à suivre, car le film impressionne de maturité et de savoir-faire de réalisation (certaines scènes sur le train sont saisissantes). Le seul gros problème de son premier film est vouloir explorer trop de pistes à la fois (gang, immigration, histoire d'amour, de vengeance...), et aucune n'est totalement convaincante sur le plan du scénario. Il n'a pas (encore ?) le talent d'un Fernando Mereilles par exemple qui lui avait réussi un équilibre époustouflant avec son premier film Cidade de Deus (La Cité de Dieu).

Dans le style histoire d'immigrés clandestins à la force dramaturgique intense, on reverra plutôt Maria, pleine de grâce (2004), dont on attend toujours des nouvelles du réalisateur Joshua Marston, pour qui la seule actualité cinéma est sa participation à New York I Love You, déclinaison US du Paris je t'aime.

6/10

18 octobre 2009

The Hurt Locker



Kathryn Bigelow doit être la seule femme à Hollywood réalisant des films d'action ; on lui doit les cultes Point Break et Strange Days, et son dernier long-métrage remontait à 2002 avec le mitigé K-19, film de sous-marin russe avec Harrison Ford.

Elle revient ici en très grande forme avec un film sur la deuxième guerre en Irak, genre rapidement accaparé par Hollywood après l'invasion déclenchée par Bush fils. Heureusement, The Hurt Locker (Démineurs en français ; le hurt locker désignant la combinaison de bibendum revêtue par les démineurs pour se protéger un petit peu en cas d'explosion) est probablement le seul à pouvoir être mis dans le même panier que Redacted, qui était jusqu'à présent le seul film d'envergure sur le sujet.

Même si Bigelow n'ambitionne pas d'aller se frotter à De Palma sur le plan de la conceptualisation de la mise en scène, elle transforme ce qui aurait pu être un blockbuster guerrier bourrin en une touchante chronique de rapports humains de soldats qui font un travail très peu enviable. Bigelow se pose en observatrice et ne prend jamais parti, que ce soit pour les Américains ou les Irakiens. L'action est réduite à sa plus simple expression : en égrenant le nombre de jours qui restent à l'équipe avant de rentrer au pays, on observe ces soldats se confronter quotidiennement à des bombes à désamorcer dans des situations toujours très diverses et qui ressemblent souvent à des traquenards.

Bigelow place ainsi le spectateur dans des situations anxiogènes à l'extrême, grâce à un mélange savant de visions subjectives, de claustrophobie, de sensations désagréables (souffle des explosions, poussière, chaleur écrasante). Le tout est servi par des images magnifiques, avec des plans au cadrage très étudiés. Les acteurs, dont les têtes sont inconnues (bien qu'il y ait des cameos savoureux), vivent totalement leurs personnages ambigus et renforcent ainsi le sentiment de réalisme.

Kathryn Bigelow confirme ainsi son statut de réalisatrice de blockbusters indéniablement divertissants, mais surtout diablement originaux et fichtrement en marge de ses collègues masculins.

8/10

11 octobre 2009

(500) Days of Summer



Marc Webb est connu pour ses clips musicaux ; Maroon 5, My Chemical Romance, Incubus, Lenny Kravitz, Green Day, Coheed And Cambria ou encore Evanescence ont tous fait appel aux services du jeune réalisateur américain. Pour son premier long-métrage, il a choisi de s'attaquer à une comédie romantique, genre qui ne doit pas compter beaucoup de chefs-d'œuvres.

Pour échapper aux clichés, Webb et son scénariste ont choisi une structure narrative non linéaire (effeuillage des 500 jours dans le désordre), ce qui permet de renverser immédiatement la situation : on sait d'emblée que l'histoire d'amour va mal finir, et le film se propose plus de livrer - avec malice, humour et souvent gravité - l'anatomie de cette histoire du boy meets girl, histoire plus acide que sucrée. On échappe donc à toute mièvrerie, et Marc Webb s'avère être un réalisateur plein d'idées originales de mise en scène (ex. : l'utilisation géniale du split screen, l'incursion inattendue d'une scène de comédie musicale pour décrire le sentiment de griserie du personnage masculin), n'hésitant pas à sortir des sentiers battus, avec beaucoup d'énergie ; bref, à suivre.

Le titre du film a encore été traduit avec malheur : de (500) Days of Summer, on passe à (500) Jours ensemble, ce qui fait perdre intégralement le jeu de mots, puisque Summer est le prénom du personnage principal interprété par Zooey Deschanel. Or c'est bien sur son personnage que repose la saveur du film ; à la fois ingénue et furieusement insaisissable, échappant à toute rationalité masculine, elle incarne avec perfection (et un charme fou) l'amour impossible. Dommage que Joseph Gordon-Levitt soit quant à lui un peu fade dans le rôle principal masculin.

Enfin, le film est éminemment sympathique par ses références musicales, qu'il aurait été étonnant de ne pas trouver au vu du pedigree de Marc Webb. L'univers est donc ultra-référencé (Joy Division et The Clash apparaissent sur des t-shirts, les Smiths sont un sujet de conversation, un album solo de Morrissey est visible dans les chambres des deux personnages du couple, et Ringo Starr fait l'objet d'une blague récurrente). La B.O. n'est pas en reste avec The Smith, The Clash, Simon & Garfunkel et même Carla Bruni (ce qui n'a pas manqué de faire sourire par chez nous, évidemment).

Marc Webb n'a désormais plus qu'à s'attaquer à un sujet plus consistant, et à abandonner quelques tics du cinéma indépendant américain, et son prochain film devrait lui valoir une belle reconnaissance.

7/10

03 octobre 2009

District 9



District 9 est le premier long-métrage du néo-zélandais Neill Blomkamp (le réalisateur de l'avant-gardiste pub de 2004 pour la Citroën C4 qui se transforme en robot dansant, bien avant le film Transformers de Michael Bay). Son compatriote Peter Jackson a fait office de producteur, en lui allouant un budget de 30 millions de dollars pour réaliser son premier film.

Le moins que l'on puisse dire, c'est le bonhomme est très prometteur. Outre l'aura de son célèbre parrain, il accumule les bons points : un pitch original (des extraterrestres arrivés sur Terre en 1982 sont parqués dans un township de Johannesburg, le district 9, où ils se reproduisent, deviennent ingérables et on entreprend de les déménager dans un camp d'accueil digne de ce nom), un style faux documentaire, low-fi, rappelant le principe faussement amateur à la YouTube vu dans Cloverfield, des acteurs totalement inconnus (la plupart n'étant pas acteurs de profession), ou encore des effets spéciaux portant la marque de l'artisanal (budget réduit oblige), mais diablement plus crédibles qu'un truc de Lucasfilm.

Le film démarre sur les chapeaux de roue, grâce à l'exploitation parfaite du programme annoncé : les habitants de Johannesburg dénoncent la situation invivable engendrée par les réfugiés aliens, espèce de grandes "crevettes" repoussantes qui grouillent souvent à l'arrière-plan. Grâce au montage faux-documentaire (interviews, extraits de faux journaux, fausses archives etc.), on est immergé immédiatement dans cette uchronie dont on peut s'étonner que personne n'en avait encore eu l'idée. Le choix de Johannesburg plutôt qu'une grande métropole occidentale est brillant, car la pollution et la crasse des bidonvilles humains et aliens tissent une métaphore un peu grosse mais qui donne au film une tout autre connotation que simplement SF : en filigrane, c'est évidemment l'Apartheid qui est évoquée. L'homme est un loup pour l'homme, mais il est encore pire envers l'alien ; petit à petit, la situation sera retournée, le plus hideux n'étant pas forcément celui étant le plus repoussant physiquement.

Il convient de pas en dire plus afin de ne pas atténuer les nombreuses bonnes surprises de ce premier coup d'essai remarquable, à la puissance visuelle et à l'inventivité énergique rares. Le seul défaut de District 9, c'est probablement de tenter d'explorer trop de directions à la fois, comme si Blomkamp avait voulu déverser toutes les idées accumulées depuis des années. District 9 ressemble à un croisement monstrueux entre Carpenter, Verhoeven et Cronenberg. C'est sa force mais aussi sa limite, les 1h50 sont presque frustrantes tant il y avait à encore à dire.

8/10

26 août 2009

Inglourious Basterds



Après l'inégal Death Proof, il y avait nombre de fans de Tarantino, dont je fais partie, qui espéraient vivement que le cinéaste allait se ressaisir. Le problème de Tarantino, c'est clairement son excès de vanité qui semble avoir pris une ampleur démesurée depuis qu'il a renoué avec le succès critique et public grâce à Kill Bill (tour de force il est vrai, retour magistral après le relatif échec commercial de Jackie Brown). Le bonhomme semble tout bonnement croire qu'il peut, par la grâce de sa mise en scène, transcender n'importe quel dialogue médiocre, transformer n'importe quelle scène en moment culte.

Déjà, il s'était fait damer le pion par son ami Robert Rodriguez dans leur programme Grindhouse, le jouissif Planet Terror coiffant sans problème au poteau Death Proof qui ne s'inscrivait finalement pas tellement dans l'esprit Grindhouse. Avec l'accueil plutôt frais à Cannes 2009 de Inglourious Basterds (hormis le prix d'interprétation masculine pour Christoph Waltz), mes craintes étaient élevées, et donc mes attentes revues sagement à la baisse.

C'est probablement grâce à cela que finalement, je suis sorti fortement soulagé du visionnage de ce nouveau long-métrage. La prise de risque est néanmoins importante, car encore une fois, comme avec Death Proof, Tarantino ne délivre pas vraiment le programme vanté. Malgré les affiches, les taglines, le pitch et la bande-annonce, non non et non (nein nein nein !), Inglourious Basterds ne donne pas dans le spectacle sanglant et débridé d'exécution sauvage de nazis. Cette thématique occupe finalement une place toute petite dans les 2h33 du film.

En fin de compte, l'opinion de chacun sur Inglourious Basterds sera donc grandement influencée par les attentes consciemment (ou inconsciemment) placées dans le film, puisqu'un nouveau Tarantino reste encore et toujours un événement. Si on fait abstraction du programme annoncé de destruction de nazis, et si on fait abstraction de la durée bien trop longue (Tarantino manque vraiment de recul pour ne pas voir que son film serait diablement meilleur en lui enlevant 20 bonnes minutes), il reste un film qui ne devrait pas décevoir les cinéphiles. OK, ça fait pas mal de si... mais j'ai envie de voir le verre au trois-quarts plein plutôt qu'au quart vide.

Car Tarantino n'était pas loin de reproduire un coup de maître. Franchement hors normes et bien plus intéressant que Death Proof, Inglourious Basterds est un film délirant, novateur et gonflé. Tarantino ose, et on aime le suivre quand il se lance ainsi dans l'inconnu. Inglourious Basterds ressemble grosso modo à une B.D. filmée (Pulp Fiction était l'essence cinématographique même du comic), mais dans le cadre de la seconde guerre mondiale : il fallait y penser, Quentin l'a fait. Inglourious Basterds est une uchronie qui réalise des fantasmes fous, qu'on taira pour ne pas spoiler. De fait, tout est outrancier, grotesque, à l'encontre des conventions, mais porté par des fulgurances de mise en scène et de montage qui n'appartiennent qu'à Tarantino.

Fini les dialogues creux et interminables sur des sujets populaires médiocres ; de par sa situation géographique et historique, Tarantino est contraint de parler de culture, de vraie culture, et utilise à bon escient son expertise immense de cinéphile, pour placer avec un talent sidérant le cinéma au cœur de son film. Cette mise en abyme, totalement inattendue, balaie presque les défauts agaçants du film : les gimmicks qui deviennent lassants (comme le découpage en chapitres, les arrêts sur image pour introduire des personnages, les emprunts à Ennio Morricone...), les scènes mal écrites entre Mélanie Laurent et Daniel Brühl, et le jeu bien pâle de ce dernier.

Dans l'ensemble, malgré quelques faux pas, Inglourious Basterds est une preuve que Tarantino reste un cinéaste surdoué, hors du commun, qui s'amuse encore et toujours à faire voler en éclats les genres codifiés pour mieux les réinventer, et qui sait communiquer avec un enthousiasme contagieux son amour immodéré pour le cinéma. Si l'homme pouvait trouver un moyen de canaliser son énergie, et faire montre d'un peu plus d'humilité et de recul, nul doute qu'il aurait encore les capacités à nous clouer le bec avec un nouveau chef d'œuvre.

8/10

21 août 2009

Up



Le titre de la dernière production de Pixar indique - probablement involontairement - leur positionnement vis-à-vis de la concurrence. Pixar continue en effet de survoler tranquillement, à des niveaux stratosphériques, le domaine de l'animation, et pour longtemps encore. Même si les prouesses techniques peuvent un jour être égalées, Pixar demeure le meilleur story teller d'Hollywood, et sur ce plan, on n'est sans doute pas près de lui passer devant. Qui d'autre est capable, depuis des années, de créer des divertissements aussi haut de gamme, à plusieurs niveaux de lecture, avec des partis pris aussi osés ? A ce dernier égard, le résumé aussi magique que tragique de la vie de Carl et sa femme dans les premières minutes de Up sont aussi renversantes que le début quasi-muet de Wall-E.

C'est que Pixar, en défiant les conventions, ne sous-estime jamais ses spectateurs, surtout les plus jeunes, et ose la prise de risques. Les plus jeunes enfants ne comprendront pas toutes les subtilités de leurs scénarii ? So what ? Les scènes d'action sont jubilatoires à tout âge, et l'ensemble des œuvres Pixar sont faites pour être vue et revues ; elles accompagneront des années durant le développement intellectuel des enfants, qui s'étonneront un jour de découvrir des facettes jusqu'alors invisibles pour eux. Pour Pixar, il semble impensable de nager dans la médiocrité de l'humour décérébré et premier degré de bon nombre de studios qui ont fait le raccourci "animation = film racoleur et facile, ciblé pour gamins".

Les adultes, quant à eux, peuvent continuer de s'émerveiller devant les références et hommages discrets au cinéma, les leçons de vie habiles et philosophiques (voire politiques) tout en nuances, portées par des personnages toujours plus étonnants (oser faire d'un vieillard un héros... sueurs froides pour les produits dérivés de Disney !). Vu comme Pixar a toujours une longueur d'avance et se fait souvent copier par son concurrent DreamWorks, on pourrait en déduire que c'est a priori les seniors qui seront bientôt à la mode. Quel tour de force réalise donc encore Pixar avec Up, dont le héros a tout, sur le papier, pour ne provoquer qu'un haussement de sourcil contrarié...

Il ne sert donc pas à grand-chose d'épiloguer sur Up, il convient juste d'aller le voir, Pixar étant devenu depuis longtemps un gage d'excellence, de haut de gamme. Je souhaitais juste faire remarquer que la version 3D du film possède un intérêt réel, mais qui là encore prend le contrepied des clichés : non, il n'y a pas d'effets extrêmes et pénibles, Pixar ne prend pas son film pour une démo du Futuroscope. La 3D est utilisée à dessein pour simplement détacher les personnages du décor et accentuer le réalisme des scènes. Seules les grosses lunettes, un peu lourdes, sont à améliorer. Mais ce n'est pas du ressort de Pixar !

9/10

07 août 2009

Bancs Publics (Versailles Rive Droite)



Si les casting de luxe ne font pas les grands films, en voilà en tout cas une belle illustration, hélas. Bruno Podalydès semble être en panne depuis l'inégalé Liberté-Oléron ; après des aventures peu folichonnes de Rouletabille, le voici qui remet le couvert de la faune versaillaise sur le mode mineur. Très mineur même : Podalydès essaie de marier les genres (comédie de mœurs, fable humoristique, satire sociale...) au travers d'un film choral, dont les trois unités de lieux sont reliées par des liens trop ténus pour être convaincants. Au final, il n'y a pas vraiment de fil narratif, et Bancs Publics tombe dans le chausse-trappe classique de l'enchainement des saynètes de qualité très inégale.

Ce n'est pas le plus grave à mon sens car de grands cinéastes savent s'accommoder d'absence de fil narratif, justement. Le problème de Podalydès ici, c'est qu'il met en scène son film comme une pièce de théâtre, à tel point qu'il en est pratiquement réduit à son texte. Tout le poids étant sur les mots, les dialogues sont surjoués, par des célébrités qui n'ont que ça à se mettre sous la dent, dans des rôles très peu dessinés de M. et Mme Tout-le-Monde, et qui en deviennent du coup rapidement pénibles (un exemple parmi d'autres : le gag lamentable de Pierre Arditi en patron qui commet des lapsus grossiers invraisemblables pendant son discours - même l'acteur ne semble pas y croire !). L'anecdotique des situations confine au futile, et Podalydès finit paradoxalement par ne plus rien dire.

Et c'est dommage, car les premières minutes sont brillantes, avec une proposition intéressante qui consiste à fédérer autour d'un évènement extraordinaire (une banderole "homme seul" déployée en face de bureaux) des employés qui ne se côtoient que dans des situations ordinaires et codifiées. Il y a également des éclairs burlesques réussis, qui viennent heureusement de temps à autre à la rescousse de l'ensemble. C'est trop peu.

5/10

01 août 2009

Un Prophète



Pour la première fois, je me suis rendu à une projection-test pour l'attribution du Label des spectateurs UGC. Le principe ? Il s'agit de s'exprimer via un questionnaire sur un film, projeté en avant-première, dont le titre est tenu secret jusqu'au dernier moment afin de ne pas influencer le jugement. Si les réponses sont suffisamment positives, le Label des Spectateurs UGC sera attribué au film, qui bénéficiera ainsi d'une promotion appuyée dans les salles du reseau UGC pendant les deux semaines précédant sa sortie. Ce label, créé en 1999, est évidemment convoité par les distributeurs qui apprécient fortement cette promotion gratuite...

J'avais envie de voir en quoi consistait le questionnaire, afin d'avoir une vague idée d'à partir de quoi ce label est décerné. Sitôt rentré dans la salle, un doute énorme m'envahit, car je me dis qu'il y a bien peu de chance pour que ce soit un film qui m'intéresse (les derniers labellisés étant Jeux de Pouvoir, Millenium, Le Code a changé, Welcome...). Je me place donc en bout de rangée, craignant un peu la comédie ou le tire-larmes de la rentrée, prêt à partir si besoin une fois le titre du film dévoilé.

Le noir se fait, et apparaît - ô miracle - le symbole de la palme de Cannes, avec mentionné "Cannes 2009 - Grand Prix du Jury". Ouf ! Il s'agit du nouveau film de Jacques Audiard, qui a fait grand bruit sur la croisette, et qui figurait au top des pronostics pour la Palme d'Or, finalement décernée à Michael Haneke (qui avait lui aussi reçu le Grand Prix, en 2001 - chaque chose en son temps, Jacques !). Il faut néanmoins un peu s'intéresser un peu au cinéma, car il n'y aura en fait pas de générique, et le titre ne sera dévoilé qu'à la fin (coïncidence dû au montage du film, et non pas à dessein de la part d'UGC).

Si cette excellente surprise est pour moi presque jubilatoire, elle fait a contrario le malheur de grappes de spectateurs qui sortent au bout de 15 minutes de la salle, peut-être déconcertés de ne pas savoir à quoi ils assistaient (ils ont sans doute vite compris qu'il ne s'agissait pas du blockbuster de la rentrée), et surtout pris sous le choc d'un film qui annonce très vite la couleur : une descente sans compromis dans l'univers carcéral français. Ceux qui aiment le cinéma comme pur vecteur de divertissement en étaient pour leurs frais.

Un Prophète s'attache en effet à une tranche de vie d'un jeune délinquant, Malik, condamné pour six ans pour pas grand-chose, qui arrive en prison à 19 ans, totalement inexpérimenté, et qui va tirer parti de sa peine pour devenir à la fois plus intelligent et plus cultivé (en mettant à profit les cours dispensés aux détenus volontaires), et aussi beaucoup plus dangereux, grâce à des compagnons de prison peu recommandables.

Audiard a connu une médiatisation sans précédent avec De battre mon cœur s'est arrêté : succès public et critique, 8 Césars raflés sur 10 nominations... On se souvient de cette histoire d'un retour à la vie, de la rédemption d'un homme (Romain Duris) confronté à la folie du monde extérieur et à sa propre brutalité. Cet homme était un agent immobilier véreux qui expulsait avec violence et rage les squatteurs des appartements qu'il devait vendre, mais qui, dégoûté de ce qu'il était devenu, se remettait au piano, sa passion première.

Avec Un Prophète, on retrouve cette notion d'aliénation à son milieu, sauf que Malik, lui, va tenter de s'en tirer en devenant non pas respectable, mais en devenant si possible un leader, craint et respecté. L'environnement carcéral est souvent utilisé au cinéma pour des films d'évasion à suspense ; il est donc assez remarquable d'avoir vu la semaine dernière Bronson (qui montre la prison comme seul moyen de devenir célèbre pour un minable), et cette semaine Un Prophète, deux films se passant quasiment intégralement dans une prison, mais qui en font une étude de cas, loin des clichés.

Audiard a choisi le mode faux documentaire, avec réalisation intégrale à l'épaule (ça a l'air facile, mais ce qu'il a accompli est vraiment virtuose car jamais brouillon), et aucune stylisation à la De Palma : on n'est pas du tout dans Scarface. Oui, c'est cru, réaliste, et sec comme un coup de trique, si bien que la violence dépeinte, pourtant très loin d'un massacre à la tronçonneuse, fait l'effet d'un uppercut et a conduit directement pas mal de spectateurs dehors. Quand l'hémoglobine n'est pas accompagnée d'une ambiance grand-guignol ou tarantinesque, effectivement elle touche beaucoup plus et peut devenir difficile à encaisser. Et encore ; il y a fort à parier qu'Audiard n'a pas retenu le pire de ce qui peut se passer en prison.

Une fois passé les 20 premières minutes qui en feront stresser plus d'un, le film nous surprend par des séquences surréalistes qui montrent qu'Audiard a décidément plus d'un tour dans son sac. Ces séquences viendront ponctuellement aérer le film, lui permettant de respirer, renforçant les autres scènes "réalistes" et vice-versa. Il faut également concéder à Audiard, qui a co-écrit le scénario, qu'il est comme son père un très grand scénariste, car on se retrouve totalement pris par cette histoire au fil constamment surprenant, et au suspense reposant sur des ressorts inattendus.

Une énième force du film se trouve dans son casting, constitué d'inconnus (en dehors de l'inquiétant Niels Arestrup, le violent père du personnage principal dans De battre mon cœur s'est arrêté). Leur pedigree, leurs origines, leurs leitmotive font qu'il est impossible de s'identifier à qui que ce soit, et Audiard en joue énormément, sans pour autant prendre position et juger. A ce sujet, la fin du film fera sans aucun doute sourciller.

En 2h30 magistrales, sans aucune longueur, Audiard délivre une œuvre-choc qui mérite toute l'excitation cannoise. Ce n'est pas de chance pour Audiard de s'être trouvé face à Michael Haneke, qui est, il est vrai, un maître absolu de la mise en scène, et qui mérite, je n'en doute pas vraiment, sa Palme (la polémique avec Huppert m'amuse, voir ce qu'explique Bernardo Bertolucci, président du jury en 1990, pour l'attribution de la Palme à Wild At Heart de David Lynch, dans les suppléments du DVD de ce film). Par ailleurs, on ne peut s'empêcher de penser que Entre les murs a décidément eu beaucoup de chance avec sa Palme d'Or en 2008, car il fait figure de pois chiche face à Un Prophète. Mais suivant les années, on ne se retrouve pas face aux mêmes concurrents. Allez, la prochaine fois, Jacques, la Palme est pour toi, vu le niveau que tu as atteint, ça finira par arriver...

Par contre, je suis prêt à parier que le film n'aura pas le Label des Spectateurs UGC, mais il n'aura aucunement besoin de ça pour trouver son public.

9/10

29 juillet 2009

Bronson



Né en 1970, Nicolas Winding Refn est un réalisateur danois à l'évidence surdoué, qui a percé brutalement à l'âge de 26 ans dès son premier long-métrage en 1996 : Pusher, un des tout premiers films avec Mads Mikkelsen, l'acteur danois qui connaît désormais une carrière flatteuse avec la reconnaissance d'Hollywood - cf. Casino Royale dans le lequel il interprète le méchant le plus convaincant depuis belle lurette dans un James Bond !

Refn a été ainsi vite repéré aux USA, ce qui lui a permis de tourner son premier film en langue anglaise en 2002, Fear X, avec le fantastique John Turturro dans un rôle principal mémorable. J'ai vu Fear X au cinéma, à sa sortie, alléché à l'époque par la bonne réception critique. Ce fut hélas un échec commercial, qui ruina la société que Refn avait monté pour le financer. C'est donc par nécessité que Refn a tourné deux suites à Pusher, Pusher 2 et 3, qui ont acquis la reconnaissance en dehors du Danemark grâce à une sortie simultanée dans les salles en juillet 2006, et surtout grâce un coffret DVD regroupant les 3 films, coffret qui a connu un joli succès grâce au bouche-à-oreille élogieux et grâce à un prix canon.

Pour moi, Refn est donc vite devenu un des réalisateurs surdoués et prometteurs à suivre de très près, mais il aura donc fallu attendre 2009 pour qu'on puisse voir enfin la suite de ses aventures : tout d'abord, ce Bronson à nouveau tourné en langue anglaise, et plus tard cette année (ou en 2010), le très attendu Valhalla Rising, film de vikings avec à nouveau Mads Mikkelsen (n.b. : tourné dans les Highlands écossais, notamment à Glen Affric où j'ai passé une partie de mes vacances cette année :)

Pour en revenir à Bronson, le film est un pari artistique un peu fou, puisque Refn s'est approprié l'histoire de Michael Peterson, surnom Charles Bronson, le criminel le plus violent de Grande-Bretagne, personnage réel qui a passé 34 années en prison, dont 30 en cellule d'isolement (il y est encore à l'heure actuelle).

Nous sommes loin d'un biopic, Refn n'ayant gardé qu'un certain nombre de détails factuels de la vraie vie de Michael Peterson. Contrairement à la plupart des films de prison qui traitent de l'évasion, Refn s'est attaché au paradoxe soulevé par l'attitude de Peterson, qui a tout fait pour rester enfermé depuis l'âge de 19 ans (à noter que le vrai Peterson n'a jamais commis le moindre meurtre et qu'il a malgré tout réussi à se faire condamner à perpétuité ; des cellules spéciales d'isolement ont dû être construites pour prévenir la violence qu'il fait subir au personnel de la prison, une de ses spécialités étant la prise en otage de matons).

Refn n'apporte aucune réponse au comportement destructeur de Peterson/Bronson, mais soulève évidemment quantité de questions. Le personnage de Bronson est fascinant dans son entreprise radicale pour devenir célèbre (rester en prison en punissant ceux qui l'y ont mis), et dans sa rage absolue et insondable contre... tout, sans qu'on sache ce qui est la cause et ce qui est la conséquence. Libération a vu dans Bronson un "film stupéfiant sur la liberté inaliénable, sur la sauvagerie tapie au fond de chacun d’entre nous et sur le mythe de la rébellion sans cause". Si on le prend sous cet angle-là, la musique classique qui accompagne la plupart des scènes du film nous évoque alors irrémédiablement LA grande œuvre de tous les temps sur la violence, Orange Mécanique. On ne peut pas nier que Refn a su délivrer avec Bronson un OVNI qui défie lui aussi la compréhension et qui flirte avec la poésie. En effet, Bronson, comme Alex dans Orange Mécanique, échappe à toute rationalisation, et renvoie directement à la faillite de la société qui engendre ces "monstres" et qui ne sait pas comment les gérer.

Néanmoins, Refn n'est pas (encore) Kubrick et grève son film de scènes purement théâtrales (qui ne sont pas sans rappeler Mulholland Drive de Lynch), qui, pour une raison qui m'échappe encore, ne semblent pas fonctionner dans le rythme du film. En outre, le personnage de Bronson est tellement médiocre (il n'a aucun talent, il ne serait rien sans cette violence de bête sauvage ultime qui en fait le plus célèbre détenu de Grande-Bretagne), que cette médiocrité finit par rejaillir sur le film et rendre les 1h30 un peu longues. Tom Hardy, qui interprète Bronson, a trouvé le rôle de sa vie, et propose une stupéfiante (voire inquiétante) performance d'acteur.

La revue de presse a été largement dithyrambique, et il est vrai que Refn propose ici une véritable expérience qui relève presque du trip. Pourtant, bien que véritablement admirateur de Refn, Bronson ne m'a pas vraiment convaincu en tant que tout - même si un très grand nombre de ses parties sont remarquables. N'hésitez donc pas à essayer de voir Bronson, ça ne vous laissera pas indifférent.

7/10

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