13 décembre 2009

The Road



4e long-métrage de l'australien John Hillcoat, mais premier à sortir sur nos écrans, The Road est une adaptation d'un best-seller de Cormac McCarthy. Autant le dire d'emblée, Hillcoat n'a pas écrit le scénario de cette adaptation, et son scénariste n'a pas le talent des frères Coen, qui eux avaient fait fort avec leur adaptation d'un autre roman de McCarthy : No Country For Old Men.

Dommage car Hillcoat a par contre du talent en terme de mise en scène. Il en fallait pour donner une dimension crédible à cette Terre sinistrée par un cataclysme. Le thème du désastre écologique avec une humanité à peu près éradiquée a le vent en poupe au cinéma depuis plusieurs années. Le spectateur commence à être habitué et il y a des points de comparaison. Visuellement, et sans effets spéciaux numériques à la Emmerich, The Road réussit de façon bien plus convaincante à nous transporter dans l'horreur ce que pourrait être une civilisation retournée à la barbarie, la seule préoccupation quotidienne étant de survivre, c'est-à-dire manger, puisque tous les animaux sont morts. Hormis retrouver d'hypothétiques boîtes de conserve, la seule solution consiste donc à manger... de l'homme. Heureusement, le scénario ne fait qu'aborder le thème du cannibalisme, pour en faire seulement un ressort du suspense.

On suit plutôt le périple d'un père et de son enfant qui tentent de rejoindre le Sud, moins froid, afin de survivre plus longtemps. Mais dans une humanité vouée à l'extinction, qu'est-ce qui anime encore l'instinct de survie ? Pour ce père, il s'agit de protéger et aguerrir son enfant pour qu'il puisse faire face à son tour, tout seul, plus tard. Psychologiquement, c'est dans ces instants où le père est prêt à devoir choisir entre deux options plus horribles l'une que l'autre (tuer son enfant pour ne pas le voir se faire dévorer, ou prendre le risque qu'il se fasse dévorer ?) que le film est fascinant. Hélas, ces situations de souffrance extrême ne sont que rarement exploitées au maximum de leur potentiel.

La faute aux flash back romantiques dans la période pré-cataclysme (où la cellule familiale existait encore), qui amènent de fort inutiles explications psychologiques. Hillcoat pouvait totalement se passer de ces scènes, d'autant qu'il en réussit de stupéfiantes qui, sans aucun mot, disent tout sur le désespoir lié à la perte des êtres chers (par exemple, la scène de l'abandon de l'alliance jetée depuis un pont).

Outre ses décors et sa photographie à couper le souffle, The Road se retrouve sauvé en grande partie par l'interprétation sidérante de Viggo Mortensen, qui travaille ici son corps pour une composition d'une exigence identique à ce qu'il avait fait avec Cronenberg pour Les Promesses de l'ombre.

6/10

03 décembre 2009

Zombieland



Zombieland est ni plus ni moins le pendant américain du mémorable film britannique Shaun Of The Dead, à savoir une variation parodique de l'archi-classique film de zombies. L'humour est ici peut-être un peu moins dévastateur, et de qualité un peu moins constante. Néanmoins, pour son premier long-métrage, Ruben Fleischer frappe fort, et apporte à son tour une bonne dose de fraîcheur au genre, avec son gore hilarant et ses situations farfelues.

Fleischer mélange ici avec beaucoup d'habileté une trame reposant sur la dynamique d'un road-movie et sur des codes propres au teenage movie. La démarche est tellement décomplexée, les trouvailles de mises en scène sont nombreuses, et on y trouve même quelques moments de gravité rappelant de façon bien sentie à quel point l'homme est un loup pour l'homme. Zombieland apporte un divertissement total et de qualité, et c'est plutôt rare. Bien joué.

8/10

27 novembre 2009

Michael Jackson's This Is It



Ouf, mille fois ouf : même si les producteurs de la tournée This is it n'ont pas eu d'autre choix que de rentabiliser leur investissement par la sortie mondiale de ce making-of des répétitions, on a évité le documentaire pompeux ou larmoyant. Chose incroyable, Jackson y retrouve même un petit peu d'humanité, grâce au parti pris d'axer le doc uniquement sur sa facette d'artiste. Facette pratiquement éteinte depuis de nombreuses années, faute à un MJ en passage à vide créatif et rattrapé par les affaires.

Le doc commence pourtant mal, avec des témoignages de ses danseurs qui évidemment, n'ont pas grand-chose d'autre à dire que c'est le rêve de leur vie ou bien que c'est incroyable de danser aux côtés de MJ. Heureusement, les images suivantes ne durent pas non plus, avec le processus de sélection des danseurs qui viennent des quatre coins du monde : on menaçait de facilement tomber dans le style de certains programmes TV. Rapidement, nous sommes portés au cœur du sujet : des chansons jouées sur scène dans une grande salle vide. Ce n'est donc pas glamour, mais sans une production complète, et sans les paillettes (très amusant de voir MJ danser en anorak), on découvre tout autrement le labeur des artistes à l'œuvre sur scène.

Les chansons sont la plupart du temps complètes, même si les images viennent parfois de répétitions différentes (ce qui entraîne évidemment parfois un décalage flagrant entre la bande-son et ce qu'on voit à l'écran, genre MJ qui ne chante pas alors qu'on entend sa voix). Le plus passionnant reste les coupures et les redémarrages, voulus par MJ lorsque cela ne s'approche pas de son sens de la perfection. L'entendre reprendre son entourage sur tel ou tel détail avec une infinie douceur (mais néanmoins nette détermination) permet de mieux appréhender le génie du bonhomme. En tant qu'entertainer, il n'y avait pas un seul aspect de son show qui lui échappait. Et il faut voir sa capacité de leadership naturelle, tout en douceur, sur l'ensemble de sa troupe : on imagine mieux le choc pour toute cette équipe à la nouvelle de sa disparition.

Par contre, on pourra regretter les bidouillages dans le mixage des chansons. Même s'il ne fait guère de doute que le véritable concert aurait utilisé parfois des bandes, il est étrange de dénaturer ce qu'on voit à l'écran. Cela cadre mal avec l'honnêteté brute des images. La jeune guitariste Orianthi Panagaris voit ainsi sa prestation sur Black Or White être carrément écrasée par la piste originale studio, rajoutée de façon incompréhensible (on entend faiblement à l'arrière plan du mix ce qu'elle joue, il y a des différences notables, trop pour les fans ?). Heureusement, ce n'est pas le cas sur Beat It et Orianthi assure une réplique tout à fait convaincante du solo de Van Halen, avec le bon look et la bonne attitude. Amusant, ce goût de MJ pour les femmes à la guitare (on se souvient de sa fidèle shreddeuse Jennifer Batten), alors qu'elles sont bien rares comme professionnelles à cet instrument.

Ce doc me paraît donc vraiment intéressant à regarder pour tout amateur de musique contemporaine, car il permettra sans aucun doute de jeter un regard différent sur l'artiste le plus mythique et le plus fantasmé de tous les temps. Il est assez (tristement) ironique de se dire que sans cette mort prématurée, nous n'aurions probablement jamais pu voir MJ aussi à nu en tant qu'artiste, avec une sensibilité et des failles. Un vrai making-of d'un véritable concert de la tournée, si elle avait eu lieu, aurait probablement été très différent. Ici, on découvre aussi que MJ était capable d'humour, voire même de bon goût (les séquences détournées du film Gilda). En outre, les titres choisis sont plutôt issus du répertoire funk, pop et soul de MJ ; on évite le dégoulinant naïf des ballades mièvres et les titres insipides, sans mélodies et uniquement rythmiques, de ses derniers albums. Très appréciable !

Par la nature des images du documentaire, il est impossible de le noter, mais il est fortement recommandé. This is it.

26 novembre 2009

A l'origine

300e note publiée sur ce blog...



Xavier Giannoli n'est pas vraiment un débutant. Je n'ai pas vu son film précédent Quand J'étais Chanteur (beau succès critique et public), mais j'avais fortement apprécié la mise en scène de Une Aventure, thriller amoureux qui baignait dans une lumière glacée, et fascinait par son atmosphère, bien que son scénario fut frustrant. Avec A l'origine, Giannoli place la barre bien plus haut, puisque cette fois il aligne fond et forme au même niveau.

Giannoli s'est inspiré d'un fait divers datant des années 90 : un escroc qui vit d'abus de confiance et de petites combines sur des chantiers est pris pour un chef de travaux d'une grande multinationale, suite à une méprise. Il est alors accueilli comme le sauveur qui relancerait un chantier local arrêté depuis deux ans dans une petite ville du nord de la France frappée durement par le chômage. Il y voit l'occasion de réussir sa plus belle escroquerie, mais va se retrouver dépassé par son mensonge.

Le film résonne d'autant plus fort dans le contexte de crise actuel, mais ce n'est qu'une coïncidence, le projet remontant à plusieurs années. Même si la chronique sociale fait mouche, Giannoli n'en fait pas le sujet principal de son film. Il a plutôt été fasciné par la personnalité de l'escroc, au point d'être allé rencontrer le véritable usurpateur, ainsi que que l'ancien juge d'instruction en charge de l'affaire au moment des faits. "Pour la première fois de ma vie, j'étais quelqu'un" : cette phrase du véritable escroc a fait une grosse impression sur Giannoli qui a articulé du coup son film autour des motivations de cet escroc. Il explore la démarche de cet usurpateur pour montrer qu'elle n'est pas seulement crapuleuse, mais aussi existentielle.

Giannoli réussit de superbes moments de grâce, avec des plans du chantier, de nuit, à la limite du fantastique. Les acteurs sont au diapason, François Cluzet est totalement habité et ne surjoue jamais. Seul défaut, c'est un peu long (et encore, la durée a été réduite de 2h35 à 2h10 après sa projection à Cannes). Mais voilà encore un film français qui montre qu'il y a vraiment moyen du faire du haut de gamme dans notre pays, à côté des torrents d'âneries qui se déversent trop souvent dans nos salles.

8/10

11 novembre 2009

The Box



"Son tout premier long métrage, Donnie Darko, a acquis avec les années le statut privilégié de film culte. Son second, Southland Tales, divisait davantage la critique mais confirmait que nous étions face à une personnalité de réalisateur hors normes. Avec The Box, Richard Kelly quitte les tourments adolescents mais confirme plus que jamais son refus d'entrer dans le moule hollywoodien. L'histoire s'inspire de la nouvelle Le Jeu du Bouton de Richard Matheson, un récit bref et minimaliste écrit par l'auteur en 1970 et qui avait déjà fait l'objet d'un épisode de La Quatrième Dimension en 1986. S'essayant pour la première fois à adapter l'histoire d'un autre, Richard Kelly l'extrapole pour en tirer une fable émouvante et apocalyptique portant plus que jamais sa marque, et signe par là même son film le plus adulte.

Virginie, 1976. Quelques années après les premiers pas de l'homme sur la Lune, l'être humain a les yeux tournés vers le ciel, rêve de conquête de l'espace et ambitionne de percer les mystères de la planète Mars, tandis que la littérature de science-fiction se penche sur les problèmes de nos sociétés. Un contexte qui participe pleinement à conférer à The Box une tonalité métaphysique alors même que l'histoire nous plonge d'emblée dans le quotidien banal de ses deux personnages principaux, Norma (Cameron Diaz) et Arthur Lewis (James Marsden), dont l'écriture s'inspire tout à la fois des personnages de la nouvelle et des propres parents du cinéaste (son père a effectivement travaillé pour la NASA sur un projet d'exploration de la planète rouge).

Si le film conserve le principe de la nouvelle d'origine, à savoir l'apparition dans la vie du couple d'une boîte au pouvoir effrayant, celui de procurer un million de dollars en échange de la vie d'un inconnu, l'adaptation à proprement parler ne fait l'objet que d'un premier acte. Dans les deux qui suivent, Richard Kelly se réapproprie le matériau d'origine pour en creuser le sens, révèle les richesses du récit énigmatique de Matheson à travers le prisme de ses thématiques personnelles. The Box installe un véritable mystère qui ne dévoile ses cartes qu'au compte-gouttes, distillant d'abord quelques fausses notes dans le quotidien des Lewis pour glisser vers la science-fiction pure et évoluer vers une émouvante quête de rédemption
".

Jusque là, je n'aurais pas eu un seul mot à changer à la critique du film parue sur FilmsActu.com. Seulement, c'est bien ce glissement du scénario vers la science-fiction que j'ai personnellement fortement regretté, le talent de Kelly pouvant totalement s'affranchir de ce type de recours.

En effet, en convoquant des explications de genre, Kelly efface considérablement le charme et la fascination du mystère et des non-dits installés dans la première heure du film. On perd alors évidemment beaucoup de poésie ou de surréalisme, alors qu'il y réussit des scènes d'une puissance proche de Lynch, voire de Kubrick.

Néanmoins cette adaptation de la nouvelle de Matheson confirme que Kelly est vraiment un metteur en scène atypique, et foncièrement doué, si bien qu'on ne s'ennuie guère. Dès les premiers plans, on comprend qu'on est face à un travail d'orfèvre d'un niveau vraiment rarissime. Il y a même de quoi être surpris de ce qu'il a réussi à obtenir d'une actrice plutôt fade comme Cameron Diaz, qui apporte ici gravité et émotion.

Richard Kelly devrait peut-être laisser l'écriture de ses scénarios à un autre. Ici, The Box ouvre des perspectives relativement vertigineuses, mais inabouties, et c'est fortement fustrant. En attendant son prochain film, on reverra encore et toujours Donnie Darko, œuvre jalon des années 2000, toujours au top 250 d'IMDb.

8/10

27 octobre 2009

Le Ruban blanc



"Un film c’est un mensonge 24 images par seconde, au service de la vérité. (…)
Un film est une construction artificielle. Il prétend reconstruire la réalité mais il ne le fait pas, c’est une forme de manipulation. C’est un mensonge qui peut révéler la réalité. Mais un film qui n’est pas une œuvre d’art est juste complice du processus de manipulation. (…) Tous mes films constituent une réaction contre le cinéma dominant. Toute forme d’art sérieuse considère le spectateur comme le partenaire d’un contrat. En fait, c’est l’un des postulats de la pensée humaniste.
Au cinéma, cet aspect, qui devrait être une évidence, a été oublié et remplacé par une accentuation des enjeux commerciaux du medium.

Michael Haneke, 2005.

C'est par cette citation que commence le bel essai
Entre le brûlant et le glacial, Le cinéma de Michael Haneke de Serge Toubiana, directeur de la Cinémathèque, consacré au professeur de philosophie et metteur en scène autrichien, à l'occasion du cycle qui lui est consacré en octobre et novembre. Une opportunité rare de découvrir, outre ses longs-métrages sortis au cinéma, ses films réalisés pour les télévisions autrichienne et allemandes.

Comme l'écrit justement Toubiana, "Michael Haneke est l'auteur d'une œuvre à la fois conceptuelle et morale, qui jette un regard très personnel sur le monde contemporain. Les sociétés occidentales ont-elles réussi à éradiquer toute barbarie, ou celle-ci n'a-t-elle pas simplement changé de forme ?" C'est en effet la question que pose la plupart de ses films, qui ont en commun de mettre le spectateur dans une situation d'inconfort, brisant ses attentes traditionnelles et sa manière de percevoir une œuvre cinématographique. Voulant également provoquer chez lui des réactions vives (il compare l'effet de ses films à celui d'une gifle inopinée : ça fait mal, on réagit, et souvent négativement), Haneke tente d'interroger son spectateur sur sa responsabilité de témoin complice face aux scènes exposées, lui assénant des questions d'ordre social, politique, culturel ou moral - sans jamais apporter de réponses, ce que beaucoup de spectateurs détestent, habitués à ce qu'un film ne laisse aucune ambiguïté en sortant de la salle.

Das Weiße Band - Eine deutsche Kindergeschichte (dommage que le sous-titre n'ait pas été conservé dans la traduction, il a son importance), son dixième long-métrage, ne déroge guère à cette règle. Pourtant, c'est avec celui-ci que Haneke a décroché la récompense suprême. Et après avoir visionné cette nouvelle œuvre, tout doute peut disparaître : Haneke n'a pas volé cette Palme d'or. Loin de là. Même si Un Prophète reste indéniablement un très grand film, Haneke possède une maîtrise supplémentaire de son art, maîtrise qui confine parfois à la leçon et qui peut être fort agaçante, surtout pour les critiques. La polémique du copinage éventuel avec Isabelle Huppert, présidente du Jury, est désormais risible au vu de la qualité du Ruban blanc. Non seulement un président de jury ne décide pas seul des prix, mais il faut aussi une bonne dose de mauvaise foi pour mettre en doute la valeur artistique d'un film cette trempe, même si on n'adhère pas forcément à sa démarche.

A bien y regarder, il était pratiquement inéluctable que Haneke finisse par obtenir cette palme suprême. Son premier long métrage, Le Septième continent, a été présenté à Cannes en 1989, non pas en sélection officielle, mais à la Quinzaine des Réalisateurs, fameuse section parallèle. Grâce à Funny Games, il intègre la compétition officielle en 1997. L'ascension continue avec La Pianiste, qui décroche en 2001 le Grand Prix et le double prix d'interprétation (pour Benoît Magimel et Isabelle Huppert). En 2005, Caché décroche le prix de la mise en scène, et déjà, selon certaines rumeurs, une partie du jury aurait souhaité lui attribuer la palme d'or. Le Ruban blanc n'est pas vraiment meilleur, ni moins bon, que La Pianiste ou Caché, d'ailleurs. Haneke aurait tout à fait pu décrocher la palme d'or avant avec ces deux films, qui ont obtenu tout de même les plus beaux lots de consolation. Questions de circonstances, c'est tout.

On avait quitté Haneke en 2008 avec son propre remake de Funny Games, sobrement intitulé Funny Games U.S. Malgré sa perfection, il est fort intéressant de voir Haneke s'attaquer à un film comme Le Ruban blanc, et ce à plusieurs égards : il s'agit pour lui de son premier film situé en dehors de l'action contemporaine (et donc premier film en costumes), et c'est sa première utilisation du noir et blanc.

Concernant l'époque, c'est évidemment une grande innovation pour Haneke, qui a toujours axé sa réflexion sur la représentation de la violence, mais telle qu'elle est devenue un produit de consommation de nos jours. J'étais donc très curieux de voir ce qu'il pourrait dire sur le sujet dans le cadre d'un village protestant de l'Allemagne du Nord à la veille de la première guerre mondiale. Le résultat est peut-être moins terrifiant que ses films précédents, mais pas moins fascinant : Haneke épingle avec sa précision chirurgicale les racines du mal absolu, à savoir les germes du nazisme, qui triomphera une vingtaine d'années plus tard. Néanmoins, sa démonstration reste valable pour toute forme de terrorisme : inculquer des valeurs érigées en absolu mène à l'intolérance et à la punition de ceux qui ne partagent pas ces valeurs. Rien que de très actuel hélas.

Quant au choix du noir et blanc, c'est une satisfaction immense de voir Haneke enfin se préoccuper de la qualité d'image avec le même soin manqiaque qu'un Stanley Kubrick ou un Terrence Malick. C'est probablement la seule pièce qui lui manquait pour élever la forme au niveau du fond. C'est fait ! Son directeur habituel de la photo, Christian Berger, inventeur de son propre système d'éclairage, a produit un résultat qui restera probablement dans les annales de photographie au cinéma. Sans rentrer dans trop de détails, il faut savoir que Le Ruban blanc a bien été tourné sur pellicule couleur, pas en numérique, mais que son rendu extraordinaire en terme de maîtrise des nuances de gris et de contraste est dû à un transfert et étalonnage numériques en noir et blanc. Comme l'explique Christian Berger dans cette passionnante interview, il aurait été impossible d'obtenir un tel résultat avec de la pellicule noir et blanc (palette de gris pas assez grande), et impossible aussi avec en tournage directement en numérique (l'image aurait été trop bruitée, Haneke aimant tourner en conditions d'éclairage les plus naturelles possibles). On a affaire à ce que peut produire un savant mélange de la technique classique et moderne (pellicule et numérique), élevant le débat un cran au-dessus de la traditionnelle opposition de l'un et de l'autre.

Il convient néanmoins de voir - si possible - le film tel qu'il a été conçu, c'est-à-dire en projection numérique. Le piqué est redoutable, l'expérience est mémorable. Bien entendu, toutes les salles de n'étant pas encore équipées de projecteurs numériques, une version pellicule a été supervisée directement par Christian Berger et Michael Haneke. Il y a néanmoins sur Paris assez de salles le projetant en numérique pour avoir une idée de ce qu'ont pu découvrir les spectateurs à Cannes.

Il y aurait beaucoup à dire sur Le Ruban blanc, mais après avoir autant parlé d'Haneke lui-même, un dernier mot sur les acteurs. Il est encore une fois salutaire qu'ils ne soient pas connus du public (hormis quelques exceptions pour les amateurs d'Haneke). Les "gueules" trouvées, marquantes, qu'elles soient les visages d'ange des enfants ou celles burinées des paysans, sont le fruit d'un casting harassant. Six mois avant de mettre le film en production, Haneke et son directeur du casting ont vu plus de 7000 enfants, pour trouver des visages à l’ancienne. Par ailleurs, les paysans en Allemagne travaillent de nos jours avec des tracteurs climatisés, ils ne sont pas différents des gens des villes. Haneke a donc fait venir de Roumanie des paysans avec des visages marqués. Bienvenue dans un monde rare, celui de Michael Haneke, cinéaste de la perfection.

10/10

25 octobre 2009

Sin Nombre



Un premier film sud-américain avec des prix hauts de gamme glanés à Sundance et Deauville, un producteur exécutif nommé Gael García Bernal, une revue de presse très favorable... il n'en fallait pas plus pour avoir envie de découvrir Sin Nombre. Je déconseille néanmoins fortement de lire le synopsis qui donne hélas des indications qu'il est préférable de se réserver pour la découverte de long-métrage.

Le réalisateur de 32 ans, Cary Fukunaga (né de père japonais et de mère suédoise) est un talent indéniablement à suivre, car le film impressionne de maturité et de savoir-faire de réalisation (certaines scènes sur le train sont saisissantes). Le seul gros problème de son premier film est vouloir explorer trop de pistes à la fois (gang, immigration, histoire d'amour, de vengeance...), et aucune n'est totalement convaincante sur le plan du scénario. Il n'a pas (encore ?) le talent d'un Fernando Mereilles par exemple qui lui avait réussi un équilibre époustouflant avec son premier film Cidade de Deus (La Cité de Dieu).

Dans le style histoire d'immigrés clandestins à la force dramaturgique intense, on reverra plutôt Maria, pleine de grâce (2004), dont on attend toujours des nouvelles du réalisateur Joshua Marston, pour qui la seule actualité cinéma est sa participation à New York I Love You, déclinaison US du Paris je t'aime.

6/10

18 octobre 2009

The Hurt Locker



Kathryn Bigelow doit être la seule femme à Hollywood réalisant des films d'action ; on lui doit les cultes Point Break et Strange Days, et son dernier long-métrage remontait à 2002 avec le mitigé K-19, film de sous-marin russe avec Harrison Ford.

Elle revient ici en très grande forme avec un film sur la deuxième guerre en Irak, genre rapidement accaparé par Hollywood après l'invasion déclenchée par Bush fils. Heureusement, The Hurt Locker (Démineurs en français ; le hurt locker désignant la combinaison de bibendum revêtue par les démineurs pour se protéger un petit peu en cas d'explosion) est probablement le seul à pouvoir être mis dans le même panier que Redacted, qui était jusqu'à présent le seul film d'envergure sur le sujet.

Même si Bigelow n'ambitionne pas d'aller se frotter à De Palma sur le plan de la conceptualisation de la mise en scène, elle transforme ce qui aurait pu être un blockbuster guerrier bourrin en une touchante chronique de rapports humains de soldats qui font un travail très peu enviable. Bigelow se pose en observatrice et ne prend jamais parti, que ce soit pour les Américains ou les Irakiens. L'action est réduite à sa plus simple expression : en égrenant le nombre de jours qui restent à l'équipe avant de rentrer au pays, on observe ces soldats se confronter quotidiennement à des bombes à désamorcer dans des situations toujours très diverses et qui ressemblent souvent à des traquenards.

Bigelow place ainsi le spectateur dans des situations anxiogènes à l'extrême, grâce à un mélange savant de visions subjectives, de claustrophobie, de sensations désagréables (souffle des explosions, poussière, chaleur écrasante). Le tout est servi par des images magnifiques, avec des plans au cadrage très étudiés. Les acteurs, dont les têtes sont inconnues (bien qu'il y ait des cameos savoureux), vivent totalement leurs personnages ambigus et renforcent ainsi le sentiment de réalisme.

Kathryn Bigelow confirme ainsi son statut de réalisatrice de blockbusters indéniablement divertissants, mais surtout diablement originaux et fichtrement en marge de ses collègues masculins.

8/10

11 octobre 2009

(500) Days of Summer



Marc Webb est connu pour ses clips musicaux ; Maroon 5, My Chemical Romance, Incubus, Lenny Kravitz, Green Day, Coheed And Cambria ou encore Evanescence ont tous fait appel aux services du jeune réalisateur américain. Pour son premier long-métrage, il a choisi de s'attaquer à une comédie romantique, genre qui ne doit pas compter beaucoup de chefs-d'œuvres.

Pour échapper aux clichés, Webb et son scénariste ont choisi une structure narrative non linéaire (effeuillage des 500 jours dans le désordre), ce qui permet de renverser immédiatement la situation : on sait d'emblée que l'histoire d'amour va mal finir, et le film se propose plus de livrer - avec malice, humour et souvent gravité - l'anatomie de cette histoire du boy meets girl, histoire plus acide que sucrée. On échappe donc à toute mièvrerie, et Marc Webb s'avère être un réalisateur plein d'idées originales de mise en scène (ex. : l'utilisation géniale du split screen, l'incursion inattendue d'une scène de comédie musicale pour décrire le sentiment de griserie du personnage masculin), n'hésitant pas à sortir des sentiers battus, avec beaucoup d'énergie ; bref, à suivre.

Le titre du film a encore été traduit avec malheur : de (500) Days of Summer, on passe à (500) Jours ensemble, ce qui fait perdre intégralement le jeu de mots, puisque Summer est le prénom du personnage principal interprété par Zooey Deschanel. Or c'est bien sur son personnage que repose la saveur du film ; à la fois ingénue et furieusement insaisissable, échappant à toute rationalité masculine, elle incarne avec perfection (et un charme fou) l'amour impossible. Dommage que Joseph Gordon-Levitt soit quant à lui un peu fade dans le rôle principal masculin.

Enfin, le film est éminemment sympathique par ses références musicales, qu'il aurait été étonnant de ne pas trouver au vu du pedigree de Marc Webb. L'univers est donc ultra-référencé (Joy Division et The Clash apparaissent sur des t-shirts, les Smiths sont un sujet de conversation, un album solo de Morrissey est visible dans les chambres des deux personnages du couple, et Ringo Starr fait l'objet d'une blague récurrente). La B.O. n'est pas en reste avec The Smith, The Clash, Simon & Garfunkel et même Carla Bruni (ce qui n'a pas manqué de faire sourire par chez nous, évidemment).

Marc Webb n'a désormais plus qu'à s'attaquer à un sujet plus consistant, et à abandonner quelques tics du cinéma indépendant américain, et son prochain film devrait lui valoir une belle reconnaissance.

7/10

03 octobre 2009

District 9



District 9 est le premier long-métrage du néo-zélandais Neill Blomkamp (le réalisateur de l'avant-gardiste pub de 2004 pour la Citroën C4 qui se transforme en robot dansant, bien avant le film Transformers de Michael Bay). Son compatriote Peter Jackson a fait office de producteur, en lui allouant un budget de 30 millions de dollars pour réaliser son premier film.

Le moins que l'on puisse dire, c'est le bonhomme est très prometteur. Outre l'aura de son célèbre parrain, il accumule les bons points : un pitch original (des extraterrestres arrivés sur Terre en 1982 sont parqués dans un township de Johannesburg, le district 9, où ils se reproduisent, deviennent ingérables et on entreprend de les déménager dans un camp d'accueil digne de ce nom), un style faux documentaire, low-fi, rappelant le principe faussement amateur à la YouTube vu dans Cloverfield, des acteurs totalement inconnus (la plupart n'étant pas acteurs de profession), ou encore des effets spéciaux portant la marque de l'artisanal (budget réduit oblige), mais diablement plus crédibles qu'un truc de Lucasfilm.

Le film démarre sur les chapeaux de roue, grâce à l'exploitation parfaite du programme annoncé : les habitants de Johannesburg dénoncent la situation invivable engendrée par les réfugiés aliens, espèce de grandes "crevettes" repoussantes qui grouillent souvent à l'arrière-plan. Grâce au montage faux-documentaire (interviews, extraits de faux journaux, fausses archives etc.), on est immergé immédiatement dans cette uchronie dont on peut s'étonner que personne n'en avait encore eu l'idée. Le choix de Johannesburg plutôt qu'une grande métropole occidentale est brillant, car la pollution et la crasse des bidonvilles humains et aliens tissent une métaphore un peu grosse mais qui donne au film une tout autre connotation que simplement SF : en filigrane, c'est évidemment l'Apartheid qui est évoquée. L'homme est un loup pour l'homme, mais il est encore pire envers l'alien ; petit à petit, la situation sera retournée, le plus hideux n'étant pas forcément celui étant le plus repoussant physiquement.

Il convient de pas en dire plus afin de ne pas atténuer les nombreuses bonnes surprises de ce premier coup d'essai remarquable, à la puissance visuelle et à l'inventivité énergique rares. Le seul défaut de District 9, c'est probablement de tenter d'explorer trop de directions à la fois, comme si Blomkamp avait voulu déverser toutes les idées accumulées depuis des années. District 9 ressemble à un croisement monstrueux entre Carpenter, Verhoeven et Cronenberg. C'est sa force mais aussi sa limite, les 1h50 sont presque frustrantes tant il y avait à encore à dire.

8/10

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