28 novembre 2006

Casino Royale



James Bond est mort, vive James Bond... la franchise était à ce point moribonde que des changements drastiques s'imposaient. Personnellement, je me suis déplacé uniquement parce que c'est Daniel Craig qui incarne 007, et ce changement d'acteur est à la fois salutaire et révélateur : Casino Royale est bien à l'image de son acteur principal, mélange de virilité, brutalité, et introspection.

James Bond version 2006 ne fonctionne plus à l'épate (exit les les pures potiches faire-valoir, exit les gadgets, ouf !), mais se rapproche de près du mythe du héros des années 2000, tel que modelé par les séries TV américaines (Jack Bauer en tête). James Bond est désormais un gros dur, violent, mais capable de sentiments, de doutes, et finalement, faillible (même dans l'action). On y perd en identité (la rupture avec la vision classique de 007 étant définitivement consommée), mais on y gagne en crédibilité.

Casino Royale ne serait néanmoins qu'une grosse machinerie hollywoodienne de plus si le scénario n'avait pas été un peu plus travaillé que la moyenne. Quoi de plus normal après tout lorsque celui-ci est co-signé Paul Haggis, dont la cote a explosé depuis Million Dollar Baby ? En dehors de scènes d'actions vraiment impressionnantes (qui viennent sans problème concurrencer celles de MI:3 de J.J. Abrams), le scénario a la bonne idée de proposer des scènes nettement plus tendues psychologiquement (la partie de poker est un régal, tout en évitant les clichés habituels liés aux environnements de casinos), sans oublier l'humour, qui a heureusement su rester typiquement british (on est heureusement loin des punchlines à la Die Hard !).

Il n'y a pas de bon films de James Bond sans un bon méchant... or le casting a été chercher le Danois Mads Mikkelsen pour incarner Le Chiffre, ce qui est une satisfaction personnelle, l'ayant vraiment apprécié dans les films de son compatriote Anders Thomas Jensen (Les Bouchers Verts, Adam's Apples). Cette "sortie" hollywoodienne est largement méritée.

Avec un tel scénario et de tels acteurs, le réalisateur Martin Campbell, bon faiseur hollywoodien (de Goldeneye aux derniers Zorro), n'avait plus qu'à dérouler. Rien à redire, le résultat en est un divertissement inoffensif de luxe, ce que les films de James Bond auraient toujours dû être. On peut tout de même regretter les véritables "pubs" infligées de manière honteuse pour divers produits, des voitures aux montres en passant par les ordinateurs... Un peu plus de discrétion serait la bienvenue.

8/10

26 novembre 2006

The Host



Le Coréen Joon-ho Bong nous avait totalement épaté avec Memories Of Murder, premier film d'une qualité stupéfiante : un polar tragique et burlesque, au suspense haletant, dont les codes relatifs au film sur un serial killer étaient détournés avec une aisance et une réussite déconcertantes.

Bong confirme avec The Host, autre film de genre (fantastique cette fois), qu'il possède une virtuosité comparable à celle de son compatriote Park Chan-wook, mais avec un discours beaucoup moins creux. Comme dans son film précédent, non seulement Bong ne se laisse pas enfermer dans les clichés du film de genre, mais encore une fois il les détourne, et les ouvre vers d'autres frontières, notamment la satire sociale et la charge politique. Bong se moque ouvertement des USA dans le scénario, mais il le fait également dans sa mise en scène en réglant son compte aux conventions hollywoodiennes.

L'intelligence (et l'humour tragi-comique) du scénario n'a donc d'égale que la richesse de la mise en scène (extraordinaires premières 20 minutes, à montrer dans les écoles !). Le "monstre" (une bestiole mutante créée par des rejets toxiques de la part de l'homme) n'intéresse pas vraiment Bong ; c'est plutôt les causes et conséquences de son existence et des problèmes qu'elle pose qu'il cherche avant tout à explorer. Le spectateur lambda pourra se repaître du spectacle tandis que les cinéphiles avides de niveaux de lecture trouveront beaucoup, beaucoup de subtilités et de paradoxes à se mettre sous la dent.

Le seul minuscule bémol que j'apporterais à ce deuxième film est peut-être un certain manque d'émotion, certainement dû aux thématiques abordées ; la teneur dramatique portée par The Host est bien moins forte que Memories Of Murder.

J'ai néanmoins très hâte de voir où Joon-ho Bong va continuer à nous emmener. Son troisième film déclenche tous les fantasmes, puisqu'il s'agira de l'adaptation d'une BD française d'anticipation sur fond de critique sociale (La Transperceneige), produite par Park Chan-wook (!). Vivement 2008...

9/10

19 novembre 2006

Babel



Le talent du duo mexicain formé par Alejandro González Iñárritu (réalisateur) et Guillermo Arriaga (scénariste) n'est plus à démontrer. Amores Perros (Amours Chiennes) et 21 Grams sont deux films majeurs des années 2000, exemples époustouflants du mariage inespéré de deux virtuosités (formelle et narrative) qui ne s'éclipsent jamais au profit de l'une ou de l'autre.

Babel conclut (?) ainsi un cycle où le point commun est un accident va relier des gens qui n'ont aucune raison de l'être. Chacun des films d'Iñárritu dessine un effroyable puzzle de destins broyés, doublé d'une méditation sur le hasard et de sa noire ironie sur le cours de nos vies. Alors que Amores Perros et 21 Grams avait chacun leur propre unité de lieu, Iñárritu et Arriaga ont voulu s'attaquer à plus universel, en multipliant cette fois les pays où se déroule l'action, avec pas moins de trois continents pour trois histoires parallèles. Le but : montrer cette fois le paradoxe de l'universalité de la douleur et des gouffres d'incompréhension entre civilisations de cultures différentes.

Le duo a donc voulu montrer d'un cran la difficulté de l'exercice. Iñárritu a reçu cette année pour Babel la Palme de la mise scène à Cannes, et c'est parfaitement justifié, tant sa virtuosité reste éblouissante. Iñárritu n'a pas son pareil pour cadrer et capter les paysages, les acteurs, avec une ferveur et une audace folles, le tout magnifié par un montage extrêmement précis et habile. Par contre, cette fois, c'est le scénario qui ne réussit pas totalement à atteindre l'objectif fixé. Trop ambitieux ? Pour la première fois, Arriaga ne parvient pas à donner une véritable symbiose aux trames parallèles. Certes, elles sont reliées par des arcs, mais parfois trop ténus, et tout au long de Babel on a trop l'impression de voir trois films en un ; de surcroît, la partie se déroulant au Japon, malgré une idée géniale d'utiliser des acteurs sourds et muets, n'est pas au niveau des deux autres se déroulant au Maroc et aux Etats-Unis (et Mexique). Il manque clairement la constante intensité émotionnelle à laquelle Arriaga nous avait habitués, y compris avec son scénario pour le film de Tommy Lee Jones, Trois Enterrements (Palme du meilleur scénario à Cannes en 2005...).

Babel propose quand même un grand nombre de moments magiques, que ce soit dans l'action ou dans la contemplation, mais il faut bien avouer que Babel est inégal tout au long de ses 2h20. Une telle oeuvre reste tout de même très au-dessus de la masse des films sortis cette année, mais pour du Iñárritu, je ne peux pas m'empêcher d'être un peu déçu de voir que le maître n'a pas réussi un troisième chef d'oeuvre. J'espère qu'il passera à d'autres défis que le film choral, et il pourrait être intéressant de le voir aussi travailler avec un autre scénariste. Ma confiance n'est néanmoins pas entamée : je suis toujours persuadé qu'Iñárritu sera, à l'heure du bilan d'ici quelques dizaines d'années, un des plus grands réalisateurs que la Terre ait portée.

8/10

18 novembre 2006

The Prestige



L'Anglais Christopher Nolan est un des "jeunes" réalisateurs de tout premier ordre à avoir émergé ces dernières années. En trois films fort différents et épatants (Memento, Insomnia, et Batman Begins, sa grande intronisation à Hollywood avec laquelle il a réussi le tour de force d'arriver à imposer sa patte), Nolan a rejoint le club des réalisateurs bankable au talent de mise en scène aussi puissant que personnel, à l'instar de ses homologues américains David Fincher et Bryan Singer, de quelques années ses aînés.

The Prestige avait sur le papier tout pour susciter d'intenses spéculations. Après le cultissime Memento, on retrouve un scénario (adapté d'un roman, toutefois) co-écrit par Nolan himself et Jonathan Nolan, son frère ; sujet évidemment plus personnel que le blockbuster Batman Begins, mais avec les moyens de Batman Begins (même équipe technique : Wally Pfister directeur de la photographie, Nathan Crowley chef décorateur, et Lee Smith chef monteur) ; mêmes acteurs époustouflants (Christian Bale et Michael Caine), et de nouveaux venus chez Nolan mais qui n'en finissent plus de briller ailleurs (Hugh Jackman et Scarlett Johansson, vus ensemble la semaine dernière à l'affiche du dernier Woody Allen).

Techniquement, admettons-le de suite, The Prestige est étonnament un bon cran en-dessous de ces précédentes réalisations. Trop souvent, les images font factices (très "studio") et la photographie ne brille vraiment pas par sa beauté. Peut-être est-ce l'effet "film en costumes" (époque victorienne), mais on retrouve trop peu souvent la brillante fluidité et inventivité de la mise en scène de Nolan. Le réalisateur et son directeur de photographie disent avoir mis au point un style artisanal, privilégiant des mouvements d'appareils simples et réduisant l'optique au strict minimum : "On a essayé , autant que possible de filmer les scènes caméra à l'épaule pour capter la beauté de l'instant. C'était beaucoup plus efficace et spontané. C'est une démarche originale et libératrice qui donne au film un style naturaliste et qui se distingue nettement de l'approche actuelle du film en costume". Etonnament, je ne retrouve pas le résultat de ces intentions à l'écran. Non pas que le film soit laid, loin de là, mais il n'a clairement pas la classe à laquelle on pouvait s'attendre de la part de Nolan. Film "mineur" ou bâclé avant de tourner la suite de Batman ?

Par contre, au niveau du scénario qui raconte la terrible rivalité entre deux magiciens dans le Londres du début du XXe siècle, on retrouve parfaitement certaines thématiques chères à Nolan, à savoir la dualité, la quête de la personnalité, l'abnégation à une cause et ses sacrifices. La cruauté dont les deux magiciens vont faire preuve pour arriver à se surpasser l'un et l'autre n'a quasiment pas de limite et les frères Nolan exploitent très bien la misère qu'ils vont semer autour d'eux dans cette fuite en avant. Accessoirement, cette plongée dans le milieu si secret de la magie est assez originale pour susciter très souvent beaucoup de curiosité, ce qui permet évidemment aussi de prendre ce film comme un "simple" divertissement (sombre, certes).

8/10

13 novembre 2006

Shortbus



Shortbus suit plusieurs personnages new-yorkais dont les aventures tragi-comiques naviguent entre sexualité et sentiments. Sofia est une sexologue qui n'a jamais connu l'orgasme et simule le plaisir depuis des années avec son mari Rob. Elle croise Severin, une maîtresse dominatrice, prête à l'aider. Deux patients de Sofia, James et Jamie songent à ouvrir leur sexualité à un troisième partenaire, Ceth, mais Jamie ne parvient pas à se décider. Tous se croisent au Shortbus, lieu hors-normes où politique, art et sexe se mélangent.

Cette comédie de moeurs est une très grande surprise, car John Cameron Mitchell réussit l'improbable : en faire un portrait croisé de personnages en quête d'amour, avec un mélange improbable de tendresse, d'humour et de crudité sexuelle totale. Le film est interdit au moins de 16 ans, mais la France fera sans doute figure d'exception, car beaucoup de pays moins portés sur l'art risquent de classer Shortbus (à tort) dans le domaine du X. A tort car les scènes sexuelles (non simulées) ne sont ni érotiques, ni pornographiques.

C'est tout leur intérêt : elles sont banales, dans le sens où elles ne cherchent ni à provoquer, ni à faire fantasmer, mais plutôt à documenter et à renseigner sur la quête d'idéal ou les problèmes de chacun des protagonistes. Il serait trop facile de ne retenir du film que quelques scènes chocs (comme l'autofellation du début, mais qui permet d'évacuer plus facilement tout éventuelle gêne par la suite, en fixant d'emblée un certain niveau d'audace).

Dans Libération du 08/11/2006, à la question "Dans quel New York se déroule le film ?", Mitchell répond : "C'est un New York de conte de fées, ou c'est ce à quoi ressemblerait New York dans un film hollywoodien si le sida n'avait pas arrêté l'évolution des mentalités". Et en effet, la ville dans son ensemble est représentée par une très belle maquette, fort poétique, utilisée à l'écran pour introduire les différents lieux où se situe l'action. Avec en toile de fond la présence sourde du 11 septembre et de Ground Zero, à laquelle répond l'optimisme du film. Culotté.

8/10

12 novembre 2006

Al Di Meola, New Morning, 10/11/2006



Pour beaucoup, Al Di Meola est un guitariste virtuose qui a traversé les années 70 en solo ou aux côtés de Chick Corea au sein du groupe Return To Forever, et demeure un des musiciens les plus célèbres du jazz-rock. Il est également l'un des trois redoutables membres du Guitar Trio (avec John McLaughlin et Paco de Lucia) qui a définitivement marqué le monde de la guitare acoustique grâce à l'album Friday Night In San Francisco en 1981.

La technique ébouriffante de ce musicien en ce qui concerne l'aller-retour (toutes les notes sont attaquées au médiator) a eu une influence encore non démentie à ce jour en particulier dans les guitaristes issus du hard rock et du heavy metal (citons par exemple feu Randy Rhoads, Nuno Bettencourt et John Petrucci, pour ceux qui ont tenté d'exploiter l'aspect "percussif" de cette technique). Néanmoins, pas un guitariste n'a encore fait montre d'une maîtrise égale à celle de Al Di Meola, surtout sur guitare acoustique, et encore moins avec les tirants de cordes utilisés : les cordes les plus épaisses qui existent, ce qui demande beaucoup de force (dans les deux mains) pour les faire sonner correctement. La contrepartie en est un son fabuleux, mais jouer des plans rapides devient rapidement une gageure puisqu'il faut alors parvenir à concilier deux qualités qu'on ne peut pas pousser à leur paroxysme simultanément : puissance et précision. Pourtant, Al Di Meola est sans doute celui qui y parvient le mieux, et cela lui offre un vocabulaire artistique envié.

Néanmoins, cela fait bien longtemps qu'Al Di Meola a tourné le dos au jazz-rock et la virtuosité sous forme de vélocité pour se tourner vers une mélange de world music et de jazz avec de très grandes influences latines, en particulier le mâtre argentin du tango, Astor Piazzolla, source inépuisable d'inspiration. Nous eûmes d'ailleurs droit après l'entracte à quatre interprétations de titres du maître, avec Di Meola seul à la guitare classique. Virtuosité ô combien inatteignable pour le commun des mortels...

Dans ses propres compositions, son jeu, beaucoup moins flashy, s'est tourné vers plus de maturité, et de recherche sonore. Ses concerts, très axés en général sur ses toutes dernières compositions, ne reviennent en général pas sur le passé (nous eûmes juste droit à une petite "citation" de Mediterrean Sundance - initialement publié sur Elegant Gypsy, 1976, et hyper popularisé par le Guitar Trio - ainsi qu'à une version revisitée de Señor Mouse, composition de Chick Corea déjà reprise sur Casino, 1977).

L'intérêt de ses concerts dépendent donc avant tout de l'estime que l'on porte à chacun de ses nouveaux albums. Néanmoins, avec les musiciens tout aussi haut de gamme qui l'accompagnent (dont le fidèle et toujours monstrueux Gumbi Ortiz aux percussions), difficile d'être déçu si on aime la musique instrumentale chiadée et structurée (car contraiment au jazz pur, les compositions sont réellement structurées, il ne s'agit pas de passations de soli à partir d'un thème).

Le concert cuvée 2006 (trois ans d'absence en France tout de même) était époustouflant, plus varié et plus détendu que la dernière fois. Nous eûmes même droit à un guest, en la personne d'un flutiste cubain apparemment très célèbre, qui s'est joint en rappel au groupe, sans que les musiciens aient préparé quoi que ce soit (ils n'avaient jamais joué ensemble). La virtuosité de ce flutiste en écho à celle d'Al Di Meola était assez stupéfiante... Ce sont de tels concerts qui permettent d'en relativiser d'autres.

Composition du groupe :

AL DI MEOLA (guitares)
MARIO PARMISANO (piano)
GUMBI ORTIZ (percussions)
TONY ESCAPA (batterie)
MIKE POPE (basse)

11 novembre 2006

Sufjan Stevens, Bataclan, 09/11/2006



Y a-t-il un phénomène Sufjan Stevens ? Ce concert complet depuis plusieurs semaines tendrait à le démontrer. Bien que totalement ignoré des radios, même spécialisées, l'estime considérable que ce jeune Américain de 31 ans (qui a écrit son premier album au collège et qui joue plus de 20 instruments) possède dans le milieu indie underground est en train de prendre une tournure qui rappelle celle de The Mars Volta, par exemple : albums encensés dans la presse culturelle spécialisée (et même généraliste depuis peu : Libération, Le Nouvel Observateur... tout le monde semble craquer !), concerts complets en un rien de temps malgré une publicité proche de zéro (joli coup de Nous Productions au passage, bien inspiré d'avoir booké le Bataclan après le passage de Sufjan au minuscule Point Ephémère l'an dernier).

Il faut dire que le cinquième album de Sufjan Stevens a connu des louanges unanimes comme on en lit que rarement. Come On Feel The Illinoise ressemble en fait à une démonstration (sobre et jamais... démonstrative !) de songwriting. Aussi bouleversante dans le plus simple appareil (une guitare, un banjo, un piano, une voix), que dans une opulence orchestrale raffinée (cuivres, cordes, choeurs et quantité d'autres instruments, tous utilisés avec la même subtilité), l'écriture de Sufjan Stevens est sans doute une des plus affûtées du début de ce siècle. Les mélodies donnent naissance en permanence à d'autres, dans un vertigineux jeu de tiroirs que les arrangements déclinent jusqu'à l'ivresse. Pendant près de 75mn, envolées épiques et répits lumineux se succèdent, sans que l'émotion ne retombe une seconde.

Sufjan possède en outre une démarche artistique franchement originale, puisqu'il s'est mis en tête un défi pour le moins surprenant : un album par Etat américain ! Même s'il sait très bien qu'il ne parviendra sans doute pas au bout d'un tel gimmick, ses deux derniers albums, passent en revue le Michigan et l'Illinois, et conduisent à une collection de histoires, véritables photographies musicales nous contant des histoires mi-réelles, mi-rêvées, sur des lieux ou des personnages pas toujours très célèbres (l'astronome ayant découvert Pluton, par exemple !), mais qui composent le patrimoine culturel de son pays.

Je me demandais donc vraiment comment un tel univers allait pouvoir être transposé sur scène, voire même comment la musique serait tout simplement interprétée vu la complexité des arrangements. Début de réponse, technique : 10 musiciens (dont Sufjan) sur scène, dont 5 aux cuivres (trompette, clarinette, saxophone, trombone à coulisse, cor...), et 4 qui assurent les choeurs en plus de leurs instruments (batterie, guitares, basse, banjo, piano additionnel...). Sufjan dirige discrètement l'ensemble de main de maître, au milieu de tout ce bon monde, au piano à queue, quand il ne prend pas une guitare ou un banjo. La cohésion de l'ensemble force le respect et restitue avec puissance la flamboyance des enregistrements studio, tout en proposant bien souvent des réarrangements des versions studio !

Suite de la réponse, artistique : l'univers de Sufjan se retrouve timidement dans la mise en scène. Sufjan lui-même débarque affublé d'ailes d'oiseau, tandis que tout le reste de la troupe arbore des ailes de papillons ! C'est trois fois rien, et pourtant c'est magnifique et cela instaure de suite une ambiance poétique qui cadre à merveille avec la musique. L'humour n'est pas en reste. D'un côté de la scène, il y a un petit tas de Pères Noël gonflables, et de l'autre, des Superman (gonflables aussi), que Sufjan lancera au public à divers moments du concert. Mais pas de gros délire à la Flaming Lips ; ces poupées gonflables sont là pour illustrer des paroles de chansons, tout comme les projections vidéos de bon goût tout au long du show (séquence hilarante où un Superman gonflable est attaché à un cerf-volant !). On sourit souvent pendant le concert grâce aux interventions de Sufjan qui nous conte diverses histoires (expériences d'adolescent, sa grand-mère qui trouve sa musique bizarre...), toujours avec un mélange de complicité, de timidité et et de pudeur.

Cerise sur le gâteau : Sufjan nous a gratifié d'un inédit, Majesty Snowbird, à paraître sur son prochain album. Sans doute une de ses meilleures chansons (arrangements, mélodies, émotion, montée en puissance), qui laisse présager que l'exploit de Come On Feel The Illinoise pourrait bien être renouvelé. Vu le talent de l'artiste, c'est de toute façon fort possible. Un grand merci à mon ami Nick Bogovich pour une fois de plus, m'avoir fait découvrir de la musique possédant une vraie conscience artistique.

Setlist :

Sister
The Transfiguration
The Man Of Metropolis Steals Our Hearts
Jacksonville
A Good Man is Hard To Find
Detroit, Lift Up Your Weary Head !
The Predatory Wasp Of The Palisades is Out To Get Us !
John Wayne Gacy Jr.
That Was The Worst Christmas Ever
Dear Mr. Supercomputer
Seven Swans
Casimir Pulaski Day
Majesty Snowbird
Chicago

Rappel :
Concerning The UFO Sighting Near Highland, Illinois
The Dress Looks Nice On You

10 novembre 2006

The Black Dahlia



Plus de 4 ans se sont écoulés entre la sortie de Femme Fatale et celle du Dahlia Noir... Autant dire une éternité pour les cinéphiles amateurs des oeuvres du génial De Palma, qui figure dans la poignée des maîtres dont on sait qu'un nouveau film est toujours la promesse d'un événement. L'attente était d'autant plus crispante que l'adaptation de ce roman de James Ellroy était un véritable défi, auquel même David Fincher avait renoncé après avoir travaillé dessus. De l'avis général (et de l'écrivain lui-même), jusqu'à présent seul L.A. Confidential (faisant partie du "quatuor" sur Los Angeles, avec Le Dahlia Noir, Le Grand Nulle part et White Jazz) avait correctement restitué l'atmosphère et l'univers d'Ellroy, à défaut de rester fidèle au livre (tâche impossible vu la complexité de ses romans).

N'ayant pas lu Le Dahlia Noir, je ne me prononcerai pas sur l'aspect adaptation, mais il n'échappera à aucun spectateur que l'intrigue est diablement confuse. Il faudra donc plusieurs visions pour savoir si cette complexité est voulue et ne distillera donc sa puissance qu'au fil du temps (ce que beaucoup de monde déteste, mais personnellement, j'aime bien, vu que je me satisfais rarement d'une seule vision pour les films "denses", qui gagnent souvent à être revus), ou bien si le scénario possède de réels problèmes narratifs.

Un des soucis prévisibles, sur le papier, était le casting, porté par les deux rôles masculins principaux : Josh Hartnett et Aaron Eckhart. Si ce dernier ne s'en tire pas trop mal, Josh Hartnett est un choix définitivement malheureux car bien trop transparent pour l'intensité de ce film noir. Les deux bonhommes tiennent mal la comparaison face à leurs homologues féminines, à savoir Scarlett Johansson et Hilary Swank, qui incarnent avec classe la dualité blonde/brune, véritable obession de De Palma, qui fait écho une fois de plus dans sa filmographie à Vertigo, de son maître indéfectible Hitchcock.

Classe, c'est le bien le mot qui de toute façon vient à l'esprit en voyant tout de même le résultat. Car cette classe balaye à mon avis sur son passage tous les "défauts" sus-nommés. De Palma reste un surdoué de la réalisation, et The Black Dahlia constitue peut-être la quintessence de son style et de ses mythes, à tel point que beaucoup trouveront peut-être que le film est une coquille vide ne s'intéressant pas assez à son intrigue.

Les images de Vilmos Zsigmond (Voyage au bout de l’enfer, Le Bûcher des vanités...) et les décors de Dante Ferretti (Le Nom de la rose, Les Aventures du Baron de Münchausen, et beaucoup de Fellini et de Scorsese) sont réellement splendides, et apportent un cachet visuel servant d'écrin au talent de De Palma. Il nous livre quelques grandes scènes comme il en a le secret, tels ces plans séquences acrobatiques faisant le va et vient dans la rixe d'ouverture, ou entre une fusillade et la découverte du cadavre d'Elizabeth Short. Il n'y a de toute façon pas un seul plan qui ne transpire pas la recherche picturale.

The Black Dahlia peut sembler décevant après une telle attente, mais il m'a procuré une irrésistible envie de le revoir pour mieux le maîtriser. Il n'en va pas de même de tous les films, c'est donc déjà beaucoup.

8/10

09 novembre 2006

Ne le dis à personne



Guillaume Canet est (à mon avis) un acteur de niveau plutôt faible (avis encore confirmé par son petit rôle occupé dans son film), mais il faut avouer que fort heureusement, il en va tout autrement à la réalisation. Son deuxième film est un thriller étonnamment réussi, car se démarquant nettement des productions plates françaises, et ne plagiant pas pour autant les codes hollywoodiens. C'est donc un objet difficilement identifiable, se situant entre les deux types de savoir-faire.

L'intrigue est dense, mais finalement fluide et compréhensible, malgré un dénouement très (trop ?) explicatif. Le scénario n'essaie pas de noyer le spectateur sous des tonnes de fausses pistes, mais en même temps il est rigoureusement impossible de deviner ce qui s'est vraiment passé. Le suspense est véritablement haletant, et la mise en scène à la fois vigoureuse et fluide de Canet ont pour résultat de nous scotcher au siège, sans voir le temps passer. Techniquement, le point d'orgue du film reste une course-poursuite à pied entre la police et le héros du film, nous menant de Paris intra-muros à la banlieue, en passant par le périph' ; je cherche encore quand j'ai pu voir une telle maestria dans le cinéma français.

La réussite du film tient également à un casting béton, qui offre le premier rôle de façon inattendue à François Cluzet, plus habitué à des seconds rôles (certes brillants). Son physique de Monsieur Tout-le-monde joue ici à plein, mais son interprétation est d'une puissance surprenante. Le reste ressemble à un véritable défilé : André Dussollier, Marie-Josée Croze, Kristin Scott Thomas, Nathalie Baye, François Berléand, Jean Rochefort, et même un petit rôle pour le réalisateur Olivier Marchal (36 Quai des Orfèvres) ! N'en jetez plus... Même si chacun d'entre eux est parfaitement utilisé, c'est un sentiment de frustration qui se dégage car on aimerait presque les voir tous plus longtemps à l'écran tellement ils sont bons. Et contrairement à l'effet positif de prendre Cluzet dans le rôle principal, ce casting poids lourd n'est finalement pas toujours une bonne idée pour servir au mieux le film, il aurait peut-être été plus crédible de prendre des visages moins connus pour des rôles secondaires tels que celui de Nathalie Baye, par exemple.

Ne le dis à personne partage finalement, au niveau de l'histoire, pas mal de points communs avec Le Fugitif, mais il en retient surtout les mêmes qualités, sans jamais le plagier. On sent tout de même que Canet a cherché à caser (en tant que cinéphile que l'on sent de manière évidente) des séquences appuyées de manière un peu lourde (ex. : le passage clipesque avec la musique de U2), mais ne chipotons pas, son deuxième film est une belle réussite, et augure d'un bel avenir pour lui (derrière la caméra, svp !).

7/10

05 novembre 2006

Le Labyrinthe de Pan



Espagne, 1944, fin de la guerre. Carmen, récemment remariée, s'installe avec sa fille Ofélia chez son nouvel époux, le très autoritaire Vidal, capitaine de l'armée franquiste. Alors que la jeune fille se fait difficilement à sa nouvelle vie, elle découvre près de la grande maison familiale un mystérieux labyrinthe. Pan, le gardien des lieux, une étrange créature magique et démoniaque, va lui révéler qu'elle n'est autre que la princesse disparue d'un royaume enchanté. Afin de découvrir la vérité, Ofélia devra accomplir trois dangereuses épreuves, que rien ne l'a préparé à affronter...

Il est délicat de parler du film sans en déflorer un tant soit peu l'intrigue, donc cette critique sera courte et incomplète. Del Toro s'est fait un nom grâce à son talent pour mettre en scène le fantastique ; or, c'est plutôt une bonne nouvelle que de voir que c'est plutôt dans les scènes se passant en 1944, dans le camp des franquistes, que le film est impressionnant, porté il est vrai par la prestation intense de Sergi Lopez, qui campe ici un des plus détestables salauds que j'aie pu voir.

Les qualités techniques de Del Toro ne sont plus à démontrer. Après Blade 2 et Hellboy, c'est plutôt avec le fond et la conduite de l'histoire qu'on pouvait l'attendre avec ce film totalement personnel. Or, de ce point de vue là, le film me laisse perplexe, car la dichotomie brutale entre les scènes fantastiques et scènes "réelles" est sans doute voulue, pour bien montrer qui sont les vrais monstres, mais personnellement, cela ne me convainc pas totalement.

Néanmoins, Le Labyrinthe de Pan est un film assez riche et original pour mériter un avis plus définitif après d'autres visionnages.

7/10

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